Quand la compétence quitte le territoire, mais pas le pays

En Algérie, la question de la diaspora scientifique ne se résume plus à un simple appel au retour. Le sujet glisse désormais vers une idée plus pragmatique : faire travailler ensemble des chercheurs installés à l’étranger et des laboratoires d’Alger, sans imposer un départ définitif ni un rapatriement symbolique. C’est dans cette logique que s’inscrit le nouveau Haut conseil de la communauté scientifique nationale à l’étranger, présenté comme un outil de mise en réseau plutôt que comme une structure de prestige.

Ce changement compte dans un pays où les universités publiques forment une masse importante de diplômés, mais où les ponts entre recherche, innovation et industrie restent encore trop fragiles. Le pôle scientifique et technologique de Sidi Abdellah, à Alger, devient précisément le théâtre de cette nouvelle méthode : ancrer la science dans des lieux visibles, puis l’ouvrir vers l’extérieur.

Une structure placée au sommet de l’État

Le Haut conseil a été décidé lors du Conseil des ministres du 21 juin 2026, présidé par Abdelmadjid Tebboune, dans une séance consacrée notamment à la recherche scientifique et à la numérisation. La création du conseil a ensuite été saluée par plusieurs associations et compétences algériennes établies à l’étranger, qui y voient un signal politique fort envoyé à la diaspora scientifique.

La réunion constitutive s’est ouverte le 28 juin 2026 à Sidi Abdellah, avec 31 chercheurs et experts algériens établis hors du pays, selon l’APS. La structure a été présentée comme autonome sur les plans administratif et financier, et placée sous l’autorité directe de la présidence de la République. Ce détail institutionnel n’est pas secondaire : il montre que la science, en Algérie, est traitée comme un dossier stratégique et non comme un simple volet universitaire.

Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Kamel Baddari, a défendu cette création comme la concrétisation d’un engagement présidentiel envers les scientifiques algériens de l’étranger. Le même jour, le coordinateur du comité constitutif, le professeur Elias Zerhouni, a mis en avant la volonté politique portée par ce chantier. L’enjeu est clair : institutionnaliser des liens qui existaient parfois de manière informelle, mais sans cadre stable ni continuité.

Melikechi, un profil qui relie Alger à Boston

Le premier prolongement concret de cette architecture s’est dessiné autour du physicien Noureddine Melikechi. Le 12 août 2026, Kamel Baddari l’a reçu à Alger en tant que membre fondateur du Haut conseil. Le ministère a indiqué que l’entretien avait porté sur les premières démarches du Conseil et sur un plan de mobilité académique entre le pôle scientifique et technologique de Sidi Abdellah et l’Université du Massachusetts Lowell.

Le projet évoque des échanges d’enseignants et d’étudiants, ainsi qu’un transfert de technologies dans des domaines jugés stratégiques. Cette précision est importante. Elle montre que l’objectif n’est pas seulement d’organiser des conférences ou des visites protocolaires, mais de créer une circulation concrète de méthodes, d’équipements et de savoir-faire entre institutions algériennes et américaines.

Le parcours de Melikechi donne du relief à cette séquence. Professeur à l’Université du Massachusetts Lowell, il est présenté par son université comme membre de la mission Mars Science Laboratory de la NASA et contributeur à l’analyse des données spectroscopiques de ChemCam, l’instrument embarqué sur le rover Curiosity. La NASA rappelle que ChemCam analyse des roches, des sols et de la poussière martienne à très petite échelle.

Né en 1958 à Thénia, formé à l’Université des sciences et de la technologie Houari-Boumediene, puis au Sussex, Melikechi a bâti sa carrière entre l’Algérie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Son profil illustre un point central du dossier : la diaspora scientifique n’est pas un réservoir abstrait. Elle est faite de parcours, de réseaux de laboratoire, d’accès aux équipements, de publications et de responsabilités académiques. C’est cela que les institutions algériennes cherchent désormais à capter.

Le physicien a aussi reçu un NASA Group Award pour le travail mené au sein de l’équipe ChemCam, un élément confirmé par sa notice universitaire. Ce type de reconnaissance pèse dans la balance lorsque l’on parle de transfert de technologie : il ne s’agit pas d’un profil symbolique, mais d’un scientifique déjà intégré dans des chaînes de recherche de haut niveau.

Zerhouni, la mémoire du système et la logique des passerelles

Le Haut conseil s’appuie aussi sur des figures capables de relier plusieurs mondes institutionnels. Elias Zerhouni en est l’exemple le plus visible. Le NIH rappelle qu’il a dirigé l’institution américaine de 2002 à 2008. Johns Hopkins indique également qu’il a occupé des fonctions majeures dans cette université, après une carrière médicale et académique aux États-Unis.

Le détail biographique importe moins pour le récit personnel que pour ce qu’il dit du dispositif imaginé par Alger. Le conseil ne cherche pas seulement des chercheurs prestigieux. Il cherche des médiateurs capables de parler à la fois le langage des universités algériennes, des réseaux de recherche nord-américains et des administrations publiques. C’est souvent là que se joue la différence entre une annonce et une coopération réelle.

Cette orientation rejoint une tendance plus large. Dans plusieurs pays africains, les États essaient de mieux structurer leurs liens avec les compétences établies hors du continent. L’Algérie s’inscrit dans ce mouvement, avec une particularité : la coordination passe ici par la présidence et par le ministère de l’Enseignement supérieur, ce qui donne au dossier un poids politique supérieur à celui d’un programme universitaire classique.

Ce que l’Algérie peut gagner, et ce qu’elle devra mesurer

Pour Alger, l’enjeu est double. D’un côté, le pays veut éviter la fuite sèche des cerveaux, qui appauvrit les universités et ralentit l’innovation. De l’autre, il veut transformer cette même diaspora en ressource de coopération. Le calcul est rationnel : un chercheur à Boston, Paris ou Montréal peut encadrer des doctorants, ouvrir un accès à un laboratoire, négocier un projet commun ou accompagner un dépôt de brevet sans changer de résidence.

Mais la réussite ne dépendra pas des seuls noms annoncés. Elle se mesurera à des indicateurs concrets : projets signés, financement obtenu, mobilité effective, thèses codirigées, publications conjointes, équipements partagés, et éventuellement retombées industrielles. Sans cela, le Haut conseil resterait un organe consultatif de plus. Avec cela, il deviendrait un levier de souveraineté scientifique.

Sur le plan continental, la séquence algérienne résonne dans une Afrique du Nord où la compétition sur la connaissance, l’intelligence artificielle, la santé et les technologies spatiales s’intensifie. Elle touche aussi l’ensemble du continent, où l’Union africaine pousse depuis plusieurs années l’idée d’une économie fondée sur les compétences, la recherche et l’innovation. L’Algérie, en plaçant ce dossier au niveau de l’État, envoie un message simple : la diaspora n’est pas seulement une mémoire nationale, elle peut devenir une infrastructure de développement.

Le prochain test sera celui de la durée. Le Haut conseil devra montrer qu’il peut produire autre chose qu’une photographie inaugurale. Les mois à venir diront si la passerelle entre Sidi Abdellah et les grandes universités étrangères débouche sur une coopération mesurable, ou si elle reste une promesse bien formulée.