Une ruée vers le cuivre, le cobalt et le lithium qui laisse des traces
La transition énergétique promet des batteries, des réseaux électriques et des véhicules moins polluants. Mais, sur le terrain, cette promesse se heurte à une autre réalité : l’extension rapide des mines de minerais dits stratégiques multiplie aussi les tensions avec les travailleurs, les riverains et les défenseurs de l’environnement. Le dernier bilan mondial du Business & Human Rights Resource Centre montre que, pour 2025, les allégations d’atteintes aux droits humains liées à ces minerais ont bondi à 329 cas dans le monde, contre 156 un an plus tôt. En Afrique, elles sont passées de 45 à 100, soit une hausse de 122 %.
Cette accélération intervient alors que le continent pèse déjà lourd dans les chaînes d’approvisionnement. L’Union africaine a d’ailleurs placé les minerais de la transition au centre de sa stratégie pour une transition juste, en rappelant que la valeur ne peut plus se limiter à l’extraction brute. De son côté, l’ONU relève que l’Afrique détient environ 30 % des minerais critiques mondiaux, sans que la moitié des réserves ait encore été explorée.
La RDC, la Zambie et la Guinée sous pression
Le rapport place la République démocratique du Congo au premier rang africain, avec 56 allégations recensées en 2025. Ce pays reste un acteur central du marché mondial du cobalt : l’US Geological Survey estime qu’en 2024, la RDC a fourni 75 % de la production mondiale, tout en restant aussi un grand producteur de cuivre. Dans les bassins miniers du Katanga et du Lualaba, l’extraction industrielle cohabite avec une activité artisanale massive, souvent informelle, ce qui accentue les conflits d’usage, les accusations de conditions de travail dangereuses et les soupçons de recours excessif à la sécurité privée ou publique.
La Zambie arrive au deuxième rang africain, avec 24 allégations. Là encore, le cuivre est au cœur de l’équation économique. Mais la course à la production a laissé apparaître un coût environnemental élevé. En février 2025, un incident de pollution lié à Sino Metals Leach Zambia a conduit à des mesures des autorités environnementales, puis à des échanges nourris au Parlement zambien. Le ministère des Mines a ensuite indiqué que l’arrêt des opérations faisait suite à une rupture de digue dans une installation de stockage de résidus, avec des effets sévères sur l’écosystème du Kafue, l’eau potable et l’agriculture le long du bassin.
La Guinée figure troisième en Afrique, avec 14 allégations. Le pays, qui concentre une part majeure de la bauxite exportée vers l’industrie mondiale de l’aluminium, illustre un autre angle du problème : la pression sur les permis, les infrastructures et les communautés locales augmente plus vite que les dispositifs de contrôle. Le rapport signale aussi des cas en Afrique du Sud, en Ouganda, au Gabon, à Madagascar et en Namibie, même si les volumes restent plus faibles.
Le vrai nœud du problème : la gouvernance, plus que la géologie
Le document ne décrit pas seulement une hausse de plaintes. Il montre un système où la course mondiale à neuf minerais clés — cuivre, cobalt, lithium, nickel, minerai de fer, bauxite, manganèse, zinc et terres rares — exerce une pression directe sur des cadres réglementaires encore fragiles. Selon le tracker, 42 allégations en 2025 ont visé des agressions contre des défenseurs des droits humains et de l’environnement, 61 ont pris la forme de manifestations, 10 de grèves et 34 de contentieux. Au total, 44 allégations ont débouché sur des poursuites ou des mesures réglementaires, et 27 cas ont abouti à des suspensions, ralentissements ou fermetures de sites.
Un point ressort avec force : la plupart des projets visés sont liés à de grandes entreprises, souvent cotées en bourse. Le rapport cite notamment Glencore, Rio Tinto, BHP, Zijin Mining, Grupo México, First Quantum Minerals, PT Mining Industry Indonesia, China Nonferrous Metal Mining, DCH et Vale. Ensemble, ces groupes concentrent environ la moitié des allégations recensées en 2025. Autrement dit, les chaînes de valeur les plus visibles, celles qui alimentent les marchés internationaux, portent aussi une part majeure du risque social et environnemental.
Le nœud n’est donc pas seulement minier. Il est aussi institutionnel. Le rapport note que seules 87 mines sur 155 visées par au moins une allégation disposent d’une politique publique de droits humains accessible, soit 56 %. C’est peu, au regard des risques annoncés. Les auteurs du tracker plaident pour des règles plus strictes, l’application du consentement libre, informé et préalable des communautés concernées, ainsi qu’un renforcement réel des normes environnementales. Le principe CLIP, souvent présenté comme une formalité, devient ici une ligne de partage entre extraction rapide et gouvernance de long terme.
Ce que cela change pour l’Afrique et pour les acheteurs étrangers
La question dépasse les frontières des pays producteurs. L’Union européenne a adopté en 2024 la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité, qui impose aux groupes concernés d’identifier et de prévenir certains impacts sur les droits humains et l’environnement dans leurs chaînes de valeur. Sur le papier, c’est un levier. Dans les faits, son efficacité dépendra de l’application, du contrôle et des sanctions. Sans cela, les minerais africains continueront d’alimenter la transition ailleurs tout en laissant, chez eux, des coûts sociaux mal compensés.
La portée continentale est claire. La demande mondiale pour ces minerais ne ralentit pas, et les capitales africaines négocient déjà davantage de contrats, de quotas, de partenariats et de promesses d’industrialisation locale. La vraie question est désormais de savoir qui captera la valeur : les États, les communautés, les travailleurs, ou seulement les chaînes d’approvisionnement étrangères. À court terme, les prochains arbitrages sur les exportations, les normes de diligence et les projets de transformation locale diront si l’Afrique reste un simple réservoir minier ou si elle parvient à imposer une lecture plus souveraine de sa transition industrielle.