Un prêt en rands qui change la logique du solaire d’entreprise
Dans beaucoup de pays africains, le solaire commercial et industriel avance moins vite que la demande. Le problème n’est pas l’intérêt des entreprises. Le vrai frein reste souvent financier : emprunter cher, parfois dans une devise étrangère, puis rembourser avec des recettes locales. Dans ce contexte, une opération en rands sud-africains retient l’attention, parce qu’elle réduit l’un des risques les plus pénalisants pour les projets d’énergie décentralisée.
Le signal est d’autant plus important que le continent reste en déficit d’accès à l’électricité. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’environ 600 millions de personnes en Afrique n’ont toujours pas accès à l’électricité, et qu’il faudrait environ 15 milliards de dollars d’investissement par an pour tendre vers un accès universel. Le sujet dépasse donc la seule question des foyers non raccordés : il concerne aussi les entreprises qui doivent produire, stocker et transformer sans subir des coupures répétées.
Ce que dit l’opération annoncée fin août
Le 31 août 2026, Developing World Markets a annoncé la clôture d’une facilité de crédit senior garantie de 80 millions de rands, soit environ 5 millions de dollars, en faveur de Spark Energy Services. Le prêt est libellé en monnaie locale, sans couverture de change, et doit soutenir des initiatives de production solaire pour des clients commerciaux et industriels en Afrique. DWM présente cette structure comme un moyen d’aligner la dette sur les revenus générés par les actifs, en particulier pour un projet en Afrique du Sud.
Spark Energy Services est une plateforme de financement créée et gérée par Camco. Elle finance des projets d’efficacité énergétique et de production captive dans le secteur commercial et industriel d’Afrique subsaharienne. Selon la présentation publique de la plateforme, Spark travaille avec des développeurs locaux, peut offrir jusqu’à 100 % du financement initial des équipements et vise des entreprises qui veulent réduire leurs factures, sécuriser leur alimentation électrique et limiter leurs émissions.
La logique du montage est simple. Si les revenus du projet sont encaissés en rands, la dette en rands évite un décalage de monnaie. Ce point compte beaucoup en Afrique du Sud, où le marché financier domestique est plus profond que dans nombre d’autres économies du continent. L’IEA rappelle d’ailleurs qu’en Afrique du Sud, la moitié des projets suivis dans son observatoire étaient libellés en monnaie locale, ce qui réduit le risque de change pour les développeurs.
Pourquoi le coût du capital reste un obstacle majeur
Le cœur du problème, ce n’est pas seulement la devise. C’est aussi le coût du financement. L’IEA note que les entreprises du secteur de l’énergie qui lèvent des fonds localement rapportent souvent des taux supérieurs à 15 %, bien au-dessus des niveaux observés dans les économies avancées. À ce niveau, la dette peut peser trop lourd sur des projets déjà exposés à des marges serrées, à des délais d’exécution et à une clientèle parfois sensible au prix.
L’autre difficulté vient des financements concessionnels internationaux, souvent moins chers mais fréquemment libellés en dollars ou en euros. Quand les revenus sont perçus en monnaie locale, le risque de change est transféré au développeur. L’IEA explique que les outils de couverture peuvent atténuer ce risque, mais qu’ils restent coûteux et complexes, surtout pour les petites structures africaines qui construisent les premiers projets de marché.
C’est précisément là que l’opération Spark intéresse les financeurs du climat. Elle montre qu’un capital international peut soutenir un actif africain sans imposer mécaniquement une dette en devise forte. Ce n’est pas encore une solution de masse. Le taux et la maturité du prêt n’ont pas été rendus publics, ce qui empêche d’évaluer son prix exact. Mais la structure elle-même répond à une difficulté que beaucoup d’acteurs du solaire distribué rencontrent sur le continent.
Ce que l’on peut lire derrière les chiffres de Spark
Les derniers éléments publics disponibles sur Spark montrent une plateforme en montée en puissance. Dans son bilan 2025, la société dit avoir exécuté 12 nouvelles transactions dans 8 pays, pour un capex total proche de 10 millions de dollars, et être entrée sur 5 nouveaux marchés au cours de l’année. Elle indique aussi avoir financé des projets de taille plus importante, dont deux systèmes solaires hybrides en Afrique du Sud et en Tanzanie, pour 4,2 MWc de solaire photovoltaïque et 9,2 MWh de stockage.
Ces chiffres disent quelque chose de l’évolution du marché. Le solaire d’entreprise africain ne se limite plus à de petites installations de vitrine. Il s’organise autour d’une chaîne plus large : développeurs locaux, plateformes de financement, clients industriels, et investisseurs capables de prendre du risque sur plusieurs années. Pour les PME, l’enjeu est direct : sans secours de trésorerie au départ, beaucoup de projets restent hors de portée. Pour les grandes entreprises, la question est celle de la continuité d’activité, surtout quand l’électricité du réseau est chère ou instable.
Le montage en rands peut aussi avoir un effet d’entraînement psychologique et réglementaire. Il rassure les développeurs locaux qui redoutent l’adossement à une dette en dollars. Il parle aussi aux banques et aux investisseurs du continent, qui cherchent des modèles compatibles avec les revenus domestiques. À moyen terme, ce type d’opération peut aider à faire émerger un marché plus profond du financement en monnaie locale pour les solutions énergétiques décentralisées.
Une portée qui dépasse l’Afrique du Sud
Le cas Spark dépasse la seule Afrique du Sud. Il touche un sujet continental : comment financer la transition énergétique sans importer tous les risques financiers. L’IEA souligne que les solutions décentralisées, comme les mini-réseaux et les systèmes autonomes, restent indispensables pour élargir l’accès. Mais leur montée en échelle dépend d’un meilleur accès au capital, de marchés locaux plus profonds et de mécanismes capables d’absorber le risque de change.
Cette opération arrive aussi à un moment où les besoins de financement de l’accès à l’électricité remontent au premier plan des agendas internationaux. L’IEA rattache son analyse à la mobilisation autour du G20, de la COP30 et de l’initiative Mission 300. Pour les acteurs africains, l’enjeu est clair : obtenir des montages qui servent les revenus locaux, soutiennent les entreprises du continent et évitent de transformer chaque projet solaire en pari sur les marchés des changes.