Quand la fiscalité minière dépend du marché
À Abidjan, Ouagadougou ou Dakar, la question n’est plus seulement de savoir combien d’or sort du sous-sol. Elle est aussi de savoir combien il rapporte encore à l’État quand le métal jaune cesse de grimper. Dans plusieurs pays ouest-africains, les redevances minières sont devenues un instrument central pour capter une part plus large de la rente, mais cette rente reste exposée aux à-coups du marché mondial.
C’est tout l’enjeu du moment pour les pays producteurs de la zone. L’or soutient les recettes publiques, les exportations et parfois la balance des paiements. Mais un régime fiscal indexé sur les cours peut rapidement devenir moins généreux quand le prix recule. Le sujet concerne donc à la fois les ministères des finances, les compagnies minières et les populations qui attendent des routes, des écoles et des services financés par cette ressource.
Des réformes plus strictes, dans un contexte régional porteur
En Afrique de l’Ouest, plusieurs États ont durci leur cadre minier depuis 2024 et 2025. La Côte d’Ivoire a relevé la redevance gouvernementale de 6 % à 8 % en 2025, avec application rétroactive à partir du premier trimestre 2025, selon Endeavour Mining dans ses documents financiers. Le groupe précise que cette hausse pèse désormais sur ses coûts et sur son coût de revient consolidé.
Au Burkina Faso, le nouveau décret fiscal minier de 2025 a introduit une redevance proportionnelle plus progressive, avec un barème lié au prix de l’once. Le texte, relayé par la plateforme juridique des Nations unies et par les services burkinabè chargés de la transparence extractive, prévoit un taux minimal à partir d’un certain niveau de prix, puis une majoration de 1 point pour chaque tranche de 500 dollars au-delà de 3 000 dollars l’once. Le FMI a confirmé ce schéma dans sa revue récente du pays.
Ce mouvement fiscal s’inscrit dans une séquence plus large. En Côte d’Ivoire, les autorités misent ouvertement sur l’or pour élargir la base productive du pays. Le gouvernement a même affiché, en octobre 2025, l’ambition de faire du pays le premier producteur africain d’or dans les cinq ans. Dans le même temps, Abidjan a engagé des réformes de gouvernance du secteur artisanal et des discussions sur la traçabilité, signe que la question n’est pas seulement budgétaire, mais aussi industrielle et institutionnelle.
Le signal envoyé par Endeavour Mining
Jeudi 30 juillet 2026, Endeavour Mining a indiqué avoir versé 118,2 millions de dollars de redevances à ses États hôtes d’Afrique de l’Ouest au deuxième trimestre 2026, contre 125,2 millions au premier trimestre. Le groupe opère notamment Sabodala-Massawa au Sénégal, Ity et Lafigué en Côte d’Ivoire, ainsi que Houndé et Mana au Burkina Faso. La baisse reste limitée, mais elle marque un premier refroidissement après plusieurs trimestres portés par des cours très élevés.
La société explique ce recul par la diminution du prix moyen réalisé sur ses ventes d’or. Selon son point trimestriel, ce prix est passé de 4 810 dollars l’once au premier trimestre à 4 348 dollars entre avril et juin 2026. Ce mouvement a pesé sur le chiffre d’affaires et sur les montants dus aux États au titre des redevances.
Le mécanisme est simple. Une redevance minière correspond à une fraction de la valeur des ventes, prélevée en contrepartie de l’exploitation du sous-sol. Quand le prix de l’or baisse, la base taxable se contracte. Et dans les pays où le taux est progressif, la pression peut être double : le taux lui-même peut se tasser si le cours passe sous un seuil. C’est le cas au Burkina Faso, où le barème dépend directement du prix de l’once. En Côte d’Ivoire, la nouvelle règle fixe un taux de 8 % au-dessus d’un certain niveau de prix, ce qui protège le taux, mais pas le montant total versé.
La lecture des chiffres d’Endeavour montre aussi une réalité plus fine. Le groupe n’agrège pas ses paiements par pays, ce qui empêche de mesurer immédiatement l’impact exact sur chaque trésor public. Mais la présence d’actifs dans des juridictions qui ont relevé leurs redevances laisse penser que la baisse des cours commence à roder les marges de manœuvre budgétaires construites pendant la phase haussière.
Des États mieux armés, mais toujours exposés
La séquence est révélatrice pour les finances publiques ouest-africaines. Pendant la flambée de l’or, les gouvernements ont cherché à mieux capter la rente minière. Cette stratégie a produit des gains immédiats. Mais elle repose sur une hypothèse fragile : un prix durablement élevé. Or le marché a déjà changé de rythme. Le World Gold Council rappelle que l’or a atteint plus de 5 500 dollars l’once en janvier 2026 avant de retomber brièvement sous 4 000 dollars fin juin.
Les banques centrales restent un soutien important au métal jaune. Le World Gold Council indique, dans son enquête 2026, que 89 % des gestionnaires de réserves attendent encore une hausse des avoirs officiels en or au cours des douze prochains mois. Mais les prévisions de prix sont désormais moins linéaires. JPMorgan, dans une dépêche Reuters du 3 juillet, a évoqué un objectif de 4 300 dollars l’once au troisième trimestre et 4 500 dollars au quatrième, tout en soulignant des risques baissiers.
Pour les États ouest-africains, l’enjeu est concret. Quand les cours montent, les budgets respirent, les marges de négociation s’élargissent et les recettes minières deviennent un appui visible. Quand les cours se replient, les recettes additionnelles attendues se réduisent vite, alors même que les gouvernements ont souvent déjà intégré ces ressources dans leurs plans de financement. Cela vaut pour les capitales, mais aussi pour les régions minières où l’attente sociale est forte, notamment en matière d’infrastructures et d’emploi local.
La portée dépasse enfin les seuls bilans d’entreprise. Elle touche à la crédibilité des réformes minières engagées dans la sous-région. Si les cours restent autour de 4 000 à 4 500 dollars l’once, les États conserveront une partie du gain fiscal obtenu ces deux dernières années. En revanche, une baisse plus durable rappellerait que la rente minière, même mieux taxée, ne remplace pas une économie diversifiée. C’est la leçon principale pour la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Sénégal et, au-delà, pour toute la façade ouest-africaine engagée dans une montée en puissance du secteur aurifère.