Quand un dossier de paie devient une affaire sociale
À Yaoundé, des anciens agents attendent toujours que l’État tourne la page d’un contentieux qui n’en finit pas. Pour eux, le problème n’est plus seulement administratif. Il touche au logement, à la scolarité des enfants, à la dignité du travail et à la confiance dans la parole publique. Dans la capitale camerounaise, où les files d’attente devant les services publics disent souvent la lenteur des procédures, ce bras de fer rappelle qu’un salaire impayé n’est jamais une simple ligne budgétaire.
Le cas renvoie aussi à une réalité plus large du Cameroun : le secteur informel concentre une part massive de l’emploi, tandis que l’État cherche depuis plusieurs années à mieux encadrer l’insertion économique des jeunes et des travailleurs vulnérables. Les données de l’Institut national de la statistique montrent que 86,6 % des emplois relèvent de l’informel, et que le secteur informel concentre 92 % de la population occupée. Dans ce contexte, les programmes publics d’accompagnement sont devenus des amortisseurs sociaux, mais aussi des lieux de tension lorsqu’ils se délitent.
Le PIAASI, un outil public pensé pour l’insertion
Le dossier concerne le Projet intégré d’appui aux acteurs du secteur informel, ou PIAASI. Les documents officiels du ministère chargé de la jeunesse et des partenaires techniques décrivent un dispositif créé au début des années 2000 pour accompagner les jeunes, les femmes et les personnes vulnérables qui vivent de petites activités dans l’économie informelle. Son objectif était clair : renforcer l’organisation, la formation et le financement des promoteurs afin de favoriser, à terme, une transition vers davantage de formalité.
Cette architecture publique n’est pas marginale. Elle s’inscrit dans une politique plus large d’inclusion économique. En 2024, le ministère de l’Économie a lancé le processus d’inscription en ligne pour plusieurs programmes d’appui aux jeunes, dont des transferts monétaires, des travaux à haute intensité de main-d’œuvre et un programme d’inclusion économique destiné aux jeunes du secteur informel âgés de 18 à 35 ans. Autrement dit, l’État camerounais continue de considérer l’informel comme un champ stratégique d’intervention sociale et économique.
Des promesses de régularisation, puis l’attente
Les ex-employés mobilisés à Yaoundé disent avoir été remerciés il y a près de trois ans, dans le cadre d’une restructuration de la structure. Ils affirment être 154 à réclamer des arriérés correspondant à 60 mois de salaire. Ils disent aussi avoir été reçus par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, qui leur aurait assuré que leur dette sociale était prise en compte par le gouvernement. Cette promesse, selon eux, n’a pas encore débouché sur un paiement effectif. Le Premier ministre est en fonction depuis sa nomination en 2019.
Le cœur du litige est donc double. D’un côté, il y a une dette salariale revendiquée par des ex-contractuels. De l’autre, il y a une question de crédibilité de l’État employeur, dans un pays où les retards de paiement nourrissent souvent des tensions sociales. Des études et reportages récents sur d’autres entreprises publiques camerounaises montrent que les impayés restent une source récurrente de conflictualité sociale à Yaoundé comme ailleurs. Cela n’excuse rien, mais cela éclaire le terrain dans lequel s’inscrit le dossier PIAASI.
Ce que révèle cette mobilisation
Les manifestants ne demandent pas seulement une régularisation comptable. Ils dénoncent une rupture de lien social. Quand un collectif affirme que des familles ont éclaté, que certains anciens collègues sont morts et que d’autres vivent sans domicile stable, il décrit l’effet concret d’un long blocage administratif. Ce type de conflit frappe d’abord les ménages dépendants du revenu mensuel. Il atteint ensuite les enfants, les bailleurs, les petits commerces de quartier et, plus largement, l’économie urbaine qui vit des revenus réguliers versés dans la ville.
Pour l’exécutif, le dossier est plus délicat qu’il n’y paraît. Régler une dette de salaire, c’est reconnaître une responsabilité publique. Ne pas le faire, c’est laisser s’installer l’idée qu’un programme d’insertion peut se transformer en impasse sociale. Dans un pays où le secteur informel absorbe l’essentiel de la main-d’œuvre, l’enjeu dépasse largement les quelque 154 personnes qui se disent concernées. Il touche à la manière dont l’État organise la mobilité vers le travail décent, la protection sociale et la formalisation progressive des activités.
Une affaire camerounaise, mais aussi régionale
Le Cameroun se trouve au centre de la CEMAC, l’espace économique et monétaire d’Afrique centrale. Dans cette zone, la pression sur l’emploi, l’urbanisation rapide et la faiblesse des filets sociaux rendent les dispositifs publics d’insertion très visibles. Quand l’un d’eux s’enraye, le signal dépasse Yaoundé. Il interroge la capacité des États de la sous-région à financer durablement leurs politiques d’emploi, à sécuriser leurs engagements sociaux et à éviter que les programmes destinés aux jeunes ne deviennent eux-mêmes des sources de frustration.
La séquence en cours montre enfin une chose simple : le travail informel n’est pas une marge du système, il en est l’un des centres de gravité. Tant que l’emploi formel restera minoritaire et que les dispositifs publics d’accompagnement dépendront de décisions budgétaires et administratives lentes, les conflits autour des arriérés, des licenciements et des promesses de régularisation continueront de réapparaître. Le dossier PIAASI est donc à suivre au-delà de Yaoundé, car il dit quelque chose de la capacité du Cameroun à rendre ses politiques sociales lisibles, prévisibles et tenables dans le temps.