À Tunis, la solidarité avec Gaza se heurte désormais aux tribunaux
Dans la capitale tunisienne, une mobilisation pour Gaza a pris un tour plus sensible encore : celui de la défense de militants poursuivis en Tunisie même. Samedi, des centaines de personnes ont défilé à Tunis pour demander la libération de quatre figures liées à la flottille Soumoud, alors que leur état de santé inquiète leurs proches et plusieurs organisations de défense des droits humains.
Le dossier dépasse le seul cas judiciaire. En Tunisie, la cause palestinienne reste un marqueur politique fort, porté par la rue, des réseaux associatifs et des collectifs de juristes, dans un pays où les mobilisations citoyennes demeurent possibles mais souvent observées de près par les autorités. Cette affaire rappelle aussi que la solidarité transnationale avec Gaza passe, au Maghreb, par des équilibres locaux très concrets : contrôle des fonds, liberté d’organisation et place laissée aux initiatives indépendantes.
Une enquête financière au cœur d’un mouvement pro-palestinien
Les quatre militants visés sont détenus depuis mars dans une affaire liée à un soupçon d’usage frauduleux de fonds collectés pour la Global Sumud Flotilla, une initiative de navires civils destinée à acheminer de l’aide vers Gaza. Selon plusieurs médias tunisiens et l’AP, l’enquête a été ouverte par le pôle judiciaire économique et financier après des signalements de « flux financiers suspects » autour de la coordination tunisienne de la flottille.
Parmi les noms les plus cités figurent Wael Naouar, Ghassen Henchiri, Nabil Chennoufi et Ghassen Bouazi. Les mêmes sources indiquent que certaines mises en liberté ont déjà été décidées dans le dossier, tandis que d’autres prévenus restent en détention préventive. Cette évolution judiciaire montre que l’affaire n’est pas figée : elle combine accusations financières, procédures en cours et bataille d’interprétation sur la nature même des collectes destinées à la flottille.
Pour les proches des détenus et plusieurs acteurs de la société civile, cette lecture judiciaire ne suffit pas. La Ligue tunisienne des droits de l’homme soutient que les militants sont des « prisonniers de conscience » ; Bassem Trifi a affirmé qu’au moins un d’entre eux était en grève de la faim prolongée, avec un état de santé jugé préoccupant. D’autres collectifs dénoncent une tentative de criminaliser la solidarité indépendante avec les Palestiniens.
La flottille, entre geste humanitaire et bataille de souveraineté
La flottille Soumoud n’est pas née dans un vide politique. À l’été et à l’automne 2025, plusieurs navires liés à cette initiative ont accosté à Sidi Bou Saïd, près de Tunis, avant que le projet ne soit perturbé par un incendie suspect puis par des incidents que les organisateurs ont attribués à des drones. Les autorités tunisiennes ont, elles, contesté certaines versions et ouvert des investigations parallèles.
Cette séquence a donné à la Tunisie une visibilité rare sur la carte méditerranéenne des mobilisations pour Gaza. Le pays est devenu un point de passage symbolique pour une campagne internationale à vocation humanitaire, rassemblant des volontaires de nombreux pays et plusieurs plateformes militantes. Mais ce rôle exposé a aussi produit son revers : surveillance accrue, contentieux sur les financements et tensions entre engagement civique et contrôle administratif.
Le débat renvoie à une question plus large pour la Tunisie. Depuis Tunis, le sujet n’est pas seulement la guerre à Gaza. Il touche aussi à la liberté d’association, à la capacité des collectifs de lever des fonds et à la confiance dans les circuits de financement associatif. Dans un contexte économique tendu, où la société civile reste l’un des rares espaces d’expression visible, chaque affaire de ce type prend une dimension politique bien plus large que le seul volet pénal.
Ce que cette affaire dit du Maghreb et de la scène africaine
La portée de l’affaire dépasse la Tunisie. Dans le Maghreb, où l’Union du Maghreb arabe reste peu active, les mobilisations sur Gaza révèlent souvent davantage de circulation sociale et militante que de coordination étatique. Elles montrent aussi comment une cause régionale peut structurer, depuis Tunis, un espace de solidarité qui parle autant au monde arabe qu’aux opinions publiques africaines et méditerranéennes.
Pour l’Union africaine, le dossier rappelle un fait simple : les crises du Moyen-Orient irriguent aussi les débats politiques en Afrique du Nord, où la rue, les syndicats, les avocats et les associations restent des relais importants de mobilisation. Ici, la séquence à surveiller n’est pas seulement celle d’un verdict. C’est aussi celle de l’évolution des détentions, des réactions de la société civile et de la manière dont les autorités tunisiennes arbitreront entre ordre public, contrôle des financements et expression d’une solidarité qui demeure fortement ancrée dans l’opinion.