À Tripoli, la vulnérabilité des migrants ne s’arrête pas aux côtes

En Libye, beaucoup de migrants ne se heurtent pas seulement aux passeurs ou aux geôles improvisées. Ils rencontrent aussi l’administration du quotidien : un barrage, un contrôle, un papier manquant, puis une somme à payer pour continuer à travailler ou simplement circuler. Ce glissement dit quelque chose de plus large : quand les institutions sont fragiles, la frontière entre contrôle, racket et survie devient poreuse.

La Libye reste un pays stratégique pour les routes migratoires vers la Méditerranée, mais aussi un espace de travail pour des centaines de milliers de personnes venues d’Afrique subsaharienne, d’Égypte et d’autres pays voisins. L’Organisation internationale pour les migrations estime qu’en début 2026, 936 134 migrants se trouvaient en Libye, après 939 638 à la fin de 2025, avec une forte présence à Tripoli, Benghazi et Misrata. Dans le même temps, le pays demeure divisé entre autorités rivales, ce qui complique encore la gouvernance du dossier migratoire.

Des contrôles présentés comme administratifs, mais dénoncés comme extorsifs

Le cœur de l’accusation est simple : selon des défenseurs des droits humains, des agents relevant du ministère libyen de l’Intérieur ciblent des travailleurs migrants à Tripoli et sur les axes de circulation, non pour faire respecter la loi, mais pour soutirer de l’argent. Des permis de séjour expirés, des cartes sociales non renouvelées ou de simples soupçons de non-conformité servent de prétexte. Dans certains cas, les sommes demandées atteindraient 500 dinars libyens, soit environ 70 euros, un montant lourd pour des salariés souvent payés au jour le jour.

Le mécanisme n’est pas nouveau en Libye. Les Nations unies et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme décrivent depuis des années un système où des acteurs armés, des réseaux criminels et des entités liées à l’État participent à des violations répétées contre les migrants : détention arbitraire, torture, travaux forcés, extorsion et confiscation de documents. En février 2026, l’ONU parlait encore d’un modèle “violent” devenu une routine.

Les chiffres avancés par les défenseurs des droits humains restent à manier avec prudence, mais ils dessinent un système de prédation à grande échelle. Les mêmes témoignages évoquent des dizaines de personnes arrêtées chaque jour, parfois davantage, dans un circuit où l’arrestation, la demande d’argent et la libération éventuelle semblent parfois se succéder sans véritable contrôle judiciaire. Faute de données publiques consolidées, il faut attribuer ces volumes aux organisations qui les rapportent.

Un État fragmenté, des services de sécurité sous pression

Pour comprendre ce qui se passe à Tripoli, il faut regarder l’architecture du pouvoir en Libye. Depuis 2011, le pays vit avec des centres de décision concurrents, des forces de sécurité morcelées et une économie où la rémunération irrégulière des agents alimente les abus, selon les justifications avancées par certains responsables. Cette explication ne vaut pas excuse. Elle éclaire toutefois un point central : quand les salaires arrivent mal et que la chaîne de commandement se délite, les barrages deviennent des lieux de rente.

La corruption donne à ce système un terrain favorable. Dans son indice 2025, Transparency International classe la Libye au 177e rang sur 182 pays, avec un score de 13 sur 100. Dans le même rapport régional, l’organisation souligne que la corruption reste profondément enracinée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, en particulier dans les États traversés par des conflits ou des transitions inachevées.

Sur le terrain, l’impact est concret. Pour les employeurs libyens, les migrants représentent une main-d’œuvre essentielle dans la construction, les services, l’agriculture et le travail domestique. Pour les migrants eux-mêmes, chaque déplacement peut devenir coûteux. Un contrôle qui devrait être administratif se transforme en taxe informelle. Cela affecte surtout ceux qui n’ont ni documents solides ni réseaux de protection, mais aussi des personnes en recherche d’emploi, donc encore plus exposées.

Ce que cette affaire dit de la Libye et de la région

Cette situation dépasse la seule capitale libyenne. La Libye est un point de passage majeur entre le Sahel, l’Afrique du Nord et l’Europe, mais aussi un marché du travail pour des ressortissants africains qui cherchent des revenus rapides dans un environnement dur. Les pressions exercées sur eux envoient un signal inquiétant à toute la région : quand les États n’encadrent pas clairement la mobilité de travail, l’économie informelle et les abus peuvent se confondre.

Le dossier a aussi une dimension continentale. L’Union africaine et les organisations régionales rappellent depuis des années que la mobilité africaine ne doit pas être réduite à une question sécuritaire. En Afrique du Nord, l’Union du Maghreb arabe reste politiquement affaiblie, tandis que les voisins sahéliens et est-africains subissent directement les conséquences des fermetures, expulsions et détentions arbitraires en Libye. À l’échelle panafricaine, l’enjeu est clair : protéger les travailleurs migrants sans confondre migration, criminalité et simple pauvreté.

La suite dépendra de la capacité des autorités de Tripoli à reprendre la main sur les services de sécurité et à rendre les contrôles traçables, donc contestables devant la justice. Sans mécanisme de plainte crédible, sans paie régulière des agents et sans supervision réelle des barrages, les extorsions risquent de rester un mode de financement parallèle. Et tant que la Libye restera un territoire de transit, de travail et de rivalités institutionnelles à la fois, les migrants y resteront les premiers exposés.