Un label prestigieux, mais un quartier à protéger

À Sidi Bou Saïd, la nouvelle a un goût de reconnaissance, mais aussi d’épreuve. Le village perché au nord-est de Tunis vient d’entrer, le 25 juillet 2026, sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour ses habitants, ce n’est pas seulement un trophée culturel. C’est aussi un test : comment faire vivre un site célèbre sans l’abîmer davantage ?

Le sujet dépasse largement les cartes postales. En Tunisie, le patrimoine pèse sur l’image du pays, sur son tourisme et sur la manière dont l’État arbitre entre conservation, circulation, commerce et pression immobilière. Sidi Bou Saïd s’inscrit dans un ensemble plus large déjà reconnu par l’UNESCO, aux côtés de la médina de Tunis, de Carthage ou encore de Djerba. Avec cette nouvelle inscription, la Tunisie compte désormais dix biens inscrits au patrimoine mondial.

Ce que l’UNESCO a réellement inscrit

La décision a été prise pendant la 48e session du Comité du patrimoine mondial, réunie à Busan, en République de Corée, du 19 au 29 juillet 2026. Le bien inscrit porte le nom de « Village de Sidi Bou Saïd : Hub d’inspiration Culturelle et Spirituelle en Méditerranée », avant que le Comité ne retienne finalement l’intitulé simplifié « Village de Sidi Bou Saïd ». L’inscription repose sur le critère culturel (iii), celui du témoignage exceptionnel d’une tradition culturelle vivante.

Le dossier tunisien ne s’est pas construit dans l’urgence. Selon la délégation permanente de la Tunisie auprès de l’UNESCO, les démarches ont été autorisées dès février 2024 par le président Kaïs Saïed. Le travail a ensuite été coordonné par le ministère des Affaires culturelles et l’Institut national du patrimoine, avec l’appui d’autres administrations. Le document d’évaluation de l’UNESCO rappelle aussi que le plan de gestion du site a été préparé dans une phase pilote, jusqu’en 2027, et qu’il doit encore être développé.

Le cœur du classement tient à une idée précise : Sidi Bou Saïd n’est pas seulement un ensemble de façades blanches, de portes bleues et de ruelles en pente. Le village s’est développé autour du mausolée du saint soufi Abou Saïd Khalaf Ibn Yahya El Tamimi El Beji. L’UNESCO insiste sur cette dimension spirituelle et sur la continuité d’usages, de pratiques et de sociabilités qui donnent sens au lieu.

Après les pluies, la question de la sauvegarde est devenue urgente

Cette reconnaissance arrive après un hiver difficile. En janvier 2026, de fortes pluies ont provoqué des glissements de terrain, des chutes de pierres et des coulées de boue sur la colline. La presse tunisienne a décrit un site fragilisé, avec des fissures et des zones d’instabilité qui ont inquiété les riverains comme les commerçants. Le président de la République s’est rendu sur place le 29 janvier pour demander des mesures urgentes de protection.

L’enjeu est concret pour les habitants. Le village vit du tourisme, des cafés, des galeries, de l’artisanat et des flux de visiteurs venus de Tunis ou de l’étranger. Mais cette vitalité peut aussi se retourner contre lui. L’UNESCO recommande d’ailleurs à la Tunisie de mener une étude de capacité d’accueil, d’élaborer une stratégie touristique et de gérer le risque de surtourisme. Elle demande aussi de renforcer le plan de gestion des risques naturels et d’actualiser la cartographie des zones instables.

Le sujet touche directement la banlieue nord de Tunis, un espace où se croisent patrimoine, habitat, services et économie touristique. Pour les commerçants, la question est simple : maintenir l’accès, sécuriser les pentes et éviter de nouvelles fermetures. Pour les résidents, il s’agit de préserver un cadre de vie déjà sous tension. Pour l’État, il faut désormais transformer une distinction internationale en outil de gestion durable, et non en simple vitrine.

Un signal pour la Tunisie, et au-delà

Dans le dossier de Busan, la Tunisie n’a pas seulement défendu un site. Elle a défendu une lecture du patrimoine fondée sur la continuité entre architecture, spiritualité et vie locale. Cette approche compte à l’échelle africaine. Le continent reste encore sous-représenté dans plusieurs listes internationales, alors même que ses États investissent de plus en plus dans les dossiers techniques, la conservation et les chaînes de gestion. L’appui mentionné du Fonds pour le patrimoine mondial africain dans la préparation du dossier va dans ce sens.

Le cas de Sidi Bou Saïd dit aussi quelque chose de la diplomatie culturelle tunisienne. Le pays dispose déjà d’un solide capital patrimonial : Carthage, la médina de Tunis, Kairouan, Sousse, Dougga, El Jem, Kerkouane, Djerba, l’Ichkeul et désormais Sidi Bou Saïd. Mais l’enjeu n’est pas le nombre de labels. L’enjeu est la capacité à protéger des sites vivants dans un contexte de pression climatique, de fréquentation élevée et d’urbanisation rapide.

La suite se jouera dans les mois qui viennent. L’UNESCO a demandé à la Tunisie de rendre compte de la mise en œuvre des recommandations avant le 1er décembre 2027, pour examen à la 50e session du Comité du patrimoine mondial en 2028. Autrement dit, l’inscription n’achève rien. Elle ouvre une période de surveillance, d’aménagement et de choix politiques très concrets pour Tunis, pour la banlieue nord et pour tous ceux qui vivent du village sans vouloir le voir se dégrader.