Un dialogue qui dépasse une simple visite

À Pretoria, une rencontre diplomatique peut vite prendre une dimension plus large qu’un entretien bilatéral. Quand l’économie, la transition énergétique et l’avenir du G20 s’invitent à la même table, c’est toute la place de l’Afrique du Sud dans les rapports de force mondiaux qui se joue. Pour les autorités sud-africaines, l’enjeu est clair : transformer un capital diplomatique important en résultats concrets pour la croissance, l’investissement et l’emploi.

La visite du ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul s’inscrit dans cette logique. Berlin et Pretoria entretiennent depuis trois décennies une relation dense, structurée notamment par une commission binationale créée en 1996. L’Allemagne reste un partenaire économique majeur de l’Afrique du Sud, son deuxième partenaire commercial bilatéral, avec des échanges qui dépassent 20 milliards d’euros, selon le ministère allemand des Affaires étrangères. Dans le même temps, l’Afrique du Sud reste, avec l’Union africaine, l’une des portes d’entrée du continent dans les grandes enceintes de gouvernance mondiale.

À Pretoria, les priorités ont été posées sans détour

Les échanges du 23 juillet 2026 ont porté sur la croissance économique et sur l’accélération de la transition énergétique juste, c’est-à-dire le passage vers une énergie plus propre sans faire porter le coût du changement sur les travailleurs et les communautés dépendantes du charbon. Ce sujet est sensible en Afrique du Sud, où la sécurité énergétique, les coupures d’électricité et la modernisation du réseau pèsent encore sur l’activité industrielle comme sur la vie quotidienne. Le gouvernement sud-africain dit vouloir faire de cette transition un moteur de réindustrialisation, notamment autour de l’hydrogène vert et des chaînes de valeur des batteries.

La coopération avec l’Allemagne ne part pas de zéro. Elle s’inscrit dans la Just Energy Transition Partnership lancée en 2021 avec plusieurs partenaires occidentaux, dont Berlin, pour soutenir la décarbonation du pays. Le plan d’investissement présenté par Pretoria a été évalué à environ 98 milliards de dollars. Dans les documents officiels, la coopération allemande est aussi liée à des financements dédiés à l’hydrogène vert et aux batteries, avec plus de 270 millions d’euros mobilisés dans le cadre de Global Gateway pour ces filières. Autrement dit, la relation bilatérale ne se limite plus aux déclarations de principe ; elle vise désormais des secteurs industriels précis.

Sur le plan diplomatique, Johann Wadephul a aussi réaffirmé que l’Allemagne soutenait une présence africaine plus forte dans les institutions mondiales. Berlin a plaidé pour l’entrée de l’Union africaine comme membre à part entière du G20 et a soutenu la place de l’Afrique du Sud à cette table. C’est un point important pour Pretoria, car il confirme qu’une partie de ses partenaires européens voit le G20 comme un outil de représentation africaine, et non comme un club fermé de puissances lointaines.

Le G20, un symbole devenu test politique

Le dossier le plus politique de la visite reste pourtant l’avenir du G20. L’Afrique du Sud a achevé en 2025 sa présidence du groupe, la première assurée par un pays africain. En novembre 2025, Johannesburg a accueilli le sommet des chefs d’État et de gouvernement du G20. Mais la séquence a été brouillée par le boycott américain, puis par la décision de Donald Trump, annoncée quelques jours plus tard, de ne pas inviter l’Afrique du Sud au G20 de 2026 à Miami. Reuters et l’Associated Press ont rapporté cette annonce, motivée par des accusations de persécution des Afrikaners, des affirmations largement contestées.

À Pretoria, Ronald Lamola a posé la question de fond : quel sens a un G20 dont un membre fondateur est écarté ? Cette interrogation n’est pas seulement rhétorique. Elle touche à la crédibilité du multilatéralisme, au moment où l’Union africaine a obtenu son siège permanent au G20 et où l’Afrique du Sud porte encore la mémoire de sa propre présidence du forum. Si un membre peut être écarté pour des raisons politiques, le risque est double : affaiblir la légitimité du groupe et réduire la marge de manœuvre africaine dans les discussions sur la dette, le commerce, le climat et la réforme financière internationale.

La position sud-africaine s’explique aussi par le contexte régional. En Afrique australe, Pretoria reste la puissance diplomatique et économique la plus écoutée de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe. Quand l’Afrique du Sud parle du G20, elle parle aussi au nom d’un espace régional qui dépend fortement des flux commerciaux, de l’énergie et des investissements étrangers. Un bras de fer avec Washington ou une crispation avec un partenaire du G7 ne produit donc pas les mêmes effets pour les élites diplomatiques que pour les entreprises, les exportateurs, les travailleurs portuaires ou les ménages exposés à la pression sur les prix.

Ce que cette séquence dit de l’Afrique du Sud et du continent

Cette visite allemande montre d’abord que l’Afrique du Sud demeure une plateforme de dialogue entre l’Europe et l’Afrique. Elle montre aussi que la transition énergétique juste n’est plus un sujet secondaire. Elle devient un axe de politique industrielle, de diplomatie climatique et de souveraineté économique. Dans un pays où l’électricité, l’emploi manufacturier et la stabilité sociale restent liés, la transition ne peut pas être réduite à la fermeture de centrales ou à des objectifs abstraits de décarbonation. Elle doit créer des chaînes de valeur locales, des emplois qualifiés et des recettes durables. C’est précisément là que se joue la crédibilité des partenariats.

Le second enseignement concerne l’échelle continentale. L’Union africaine siège désormais au G20. Cela change le rapport de force, à condition que les pays africains coordonnent réellement leurs positions. L’Afrique du Sud, forte de son expérience de présidence en 2025, peut aider à structurer ce rôle. Mais le continent sait aussi qu’une présence formelle ne suffit pas. Il faut défendre des priorités communes : réforme de l’architecture financière internationale, financement climatique, industrialisation, sécurité alimentaire et meilleure place des chaînes de valeur africaines dans le commerce mondial. Le G20 n’a d’intérêt pour l’Afrique que s’il sert ces objectifs.

Enfin, la portée de cette visite dépasse le strict cadre germano-sud-africain. Elle rappelle que l’Afrique du Sud reste un acteur pivot du Sud global, à la croisée de la SADC, des BRICS, du G20 et des discussions sur la réforme de la gouvernance mondiale. Dans les prochains mois, l’attention restera tournée vers la manière dont Washington traitera la question sud-africaine au G20 de Miami, mais aussi vers la capacité de Pretoria à convertir ses alliances européennes et africaines en résultats économiques tangibles. C’est là que se mesure, au fond, le poids réel d’une diplomatie africaine qui veut compter sans renoncer à sa dignité ni à ses intérêts propres.