À Nairobi comme dans de nombreuses capitales africaines, la question n’est plus seulement de savoir qui siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Elle porte désormais sur la capacité du continent à peser directement sur les décisions qui concernent ses guerres, ses opérations de paix et ses équilibres politiques.
Le président kényan William Ruto a relancé ce débat le mercredi 23 septembre 2026, lors de son intervention devant l’Assemblée générale de l’ONU. Il a demandé une réforme de l’organe chargé de la paix et de la sécurité internationales, en dénonçant l’absence totale de représentation africaine parmi ses membres permanents.
Une institution mondiale restée figée depuis 1945
Le Conseil de sécurité compte quinze membres. Cinq disposent d’un siège permanent et d’un droit de veto : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni. Les dix autres sont élus pour deux ans et ne peuvent pas bloquer seuls une résolution.
Cette architecture remonte à la création de l’ONU, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, la majorité des pays africains étaient encore sous domination coloniale. Ils n’ont donc pas participé à la conception du système international actuel.
William Ruto a résumé ce décalage par une formule déjà utilisée dans son plaidoyer diplomatique : « Le monde s’est depuis transformé. Le Conseil de sécurité, lui, ne l’a pas fait. » Pour le chef de l’État kényan, une institution qui prétend organiser la sécurité collective ne peut rester structurée selon les rapports de force d’un autre siècle.
L’Afrique compte 54 États membres de l’ONU, soit plus d’un quart de l’Assemblée générale. Pourtant, aucun pays africain ne dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité. Le continent peut être invité à débattre, mais il ne participe pas durablement au cercle qui possède le pouvoir de veto.
Le Kenya porte une revendication continentale
Le discours de William Ruto ne présente pas le Kenya comme le candidat naturel à un siège permanent. Il reprend plutôt la position commune défendue par l’Union africaine depuis 2005. Celle-ci réclame au moins deux sièges permanents pour l’Afrique, avec les mêmes prérogatives que les membres actuels, ainsi que cinq sièges non permanents supplémentaires.
Cette ligne, connue sous le nom de consensus d’Ezulwini, vise à corriger ce que l’Union africaine décrit comme une injustice historique. L’organisation insiste aussi sur un point politique sensible : ce ne serait pas à une puissance extérieure de choisir seule les représentants africains.
La sélection des futurs représentants devrait revenir aux États africains, à travers les mécanismes de l’Union africaine. Cette exigence cherche à éviter une compétition directe entre grandes puissances nationales, notamment entre l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Nigeria, l’Algérie ou d’autres pays régulièrement cités dans les débats diplomatiques.
Dans une déclaration récente, la Commission de l’Union africaine a réaffirmé cette demande de deux sièges permanents dotés du droit de veto, tant que ce pouvoir continuera d’exister au sein du Conseil.
Le Kenya dispose d’une légitimité particulière pour porter ce message. Nairobi accueille un important centre des Nations unies et joue un rôle actif dans les dossiers de sécurité régionale. Le pays participe également aux mécanismes de la Communauté d’Afrique de l’Est, organisation qui regroupe huit États et coordonne des initiatives économiques, politiques et sécuritaires dans la région.
La Communauté d’Afrique de l’Est considère la paix et la sécurité comme des conditions indispensables à l’intégration régionale. Pour les populations de cette zone, les décisions prises à New York ont des effets concrets sur les missions de maintien de la paix, les sanctions, l’aide humanitaire et la circulation des personnes.
Une voix permanente pour les crises africaines
Le paradoxe dénoncé par William Ruto est visible dans l’agenda même du Conseil. Les crises africaines occupent régulièrement ses réunions : Soudan, Somalie, République démocratique du Congo, Sahel, Libye ou encore République centrafricaine.
Les États africains sont souvent concernés au premier chef par les résolutions adoptées. Ils fournissent aussi des soldats, des policiers et des médiateurs aux opérations internationales. Pourtant, ils ne disposent d’aucune présence permanente pour défendre leurs priorités lorsque les membres dotés du veto négocient le contenu d’un texte.
Cette absence pèse sur plusieurs acteurs. Pour les gouvernements, elle limite la capacité à influencer les décisions diplomatiques. Pour les populations, elle peut retarder ou affaiblir les réponses internationales lors des conflits. Pour les organisations régionales, elle complique la coordination entre les initiatives africaines et les décisions de l’ONU.
Le débat ne se résume toutefois pas à une question de prestige. Un siège permanent donnerait à l’Afrique une capacité supplémentaire pour défendre ses analyses des conflits, demander des mandats adaptés aux réalités locales et contester les mesures susceptibles de frapper les économies ou les civils.
Il ne réglerait pas automatiquement les crises du continent. La représentation institutionnelle ne remplace ni la prévention des conflits, ni la médiation, ni la responsabilité des gouvernements africains. Elle modifierait cependant le rapport de force au moment où sont définies les réponses internationales.
Un dossier porté par l’Afrique, mais négocié au-delà du continent
La réforme du Conseil de sécurité exige une modification de la Charte des Nations unies. Elle doit donc obtenir une large majorité à l’Assemblée générale, puis l’accord des membres permanents actuels. Ce verrou explique la lenteur des négociations engagées depuis plusieurs décennies.
Le Pacte pour l’avenir adopté par l’ONU en 2024 a reconnu la nécessité de rendre le Conseil plus représentatif et de corriger la sous-représentation historique de l’Afrique. Cette reconnaissance politique n’a cependant pas encore produit de calendrier précis ni de proposition institutionnelle acceptée par tous.
Un autre enjeu concerne l’unité africaine. Les gouvernements s’accordent sur le principe de deux sièges permanents, mais la question des futurs titulaires pourrait raviver les rivalités entre régions et puissances diplomatiques. La crédibilité de la revendication dépendra donc autant de la pression exercée sur les membres permanents que de la capacité de l’Union africaine à maintenir une position commune.
Depuis Nairobi, William Ruto cherche ainsi à inscrire la diplomatie kényane dans un combat continental plus large. La prochaine étape sera de transformer les déclarations de principe en négociations formelles, avec des propositions sur la composition du Conseil, le droit de veto et la procédure de désignation des représentants africains.
Pour l’Afrique de l’Est, le dossier résonne aussi avec les débats sur la place de la région dans la gouvernance mondiale. Pour l’Union africaine, il s’agit d’obtenir une présence à la table où se décident les réponses aux conflits. Et pour l’ONU, la question devient de plus en plus difficile à repousser : une organisation qui veut rester universelle peut-elle continuer à fonctionner sans membre permanent africain ?