À Nairobi, des familles réclament des réponses, pas des slogans
Dans la capitale kényane, la question n’est plus seulement celle du droit de manifester. Elle est devenue plus simple, plus lourde aussi : où sont passés les jeunes dont les familles disent avoir perdu la trace après les mobilisations de juin ? À Nairobi, des mères et des militantes ont de nouveau pris la rue pour exiger que les autorités disent enfin ce qu’elles savent, ou ce qu’elles refusent encore de dire.
Le Kénya traverse une séquence politique sensible. Les commémorations du 25 juin 2026, organisées deux ans après les grandes protestations de la génération dite « Gen Z », ont ravivé les tensions entre sécurité publique et libertés constitutionnelles. La Commission kényane des droits humains a documenté des arrestations massives, des cas de torture, des violences contre des journalistes et plusieurs disparitions alléguées dans les jours qui ont suivi ces marches.
Ce que disent les faits établis
Le 29 juin 2026, la Kenya National Commission on Human Rights, institution indépendante créée par la Constitution kényane de 2010, a indiqué avoir reçu des signalements concernant trois personnes — Macmillan Kiarie, Michael Oloo et Abdilaziz Duba — « prétendument prises » par des agents de sécurité à Nairobi et restées introuvables depuis. La même commission a aussi recensé sept incidents de disparition forcée liés aux manifestations du 25 juin, avant d’appeler les services de sécurité à rendre publiques les informations sur le sort des personnes concernées.
La presse kényane a ensuite confirmé que l’affaire avait pris un tour concret dans les quartiers populaires de Nairobi. Le 28 juin, le National Police Service a déclaré avoir reçu une plainte pour disparition concernant Davis Lichuma et a promis une enquête « approfondie » et « impartiale ». Dans le même temps, des protestataires ont affirmé que cinq autres manifestants avaient réapparu à Nairobi avec des traces de torture, après avoir disparu pendant les rassemblements.
Le 1er juillet, des habitants de Mathare sont encore descendus dans la rue pour demander où se trouvaient Maxwell Kiarie et Abdulaziz « Zizou » Molu, enlevés dans des circonstances jugées troublantes par leurs proches. Un décès a même été signalé lors de ces mobilisations locales, signe que le sujet a quitté le seul champ des droits humains pour devenir un conflit de confiance entre l’État et ses citoyens.
C’est dans ce climat que des femmes ont marché à Nairobi pour réclamer la libération des disparus. Le nom des personnes recherchées a été scandé publiquement : Kiarie, Zizou, Oloo et Evans. Le message est clair. Il ne s’agit pas seulement de militants. Il s’agit de fils, de pères, de voisins, de jeunes travailleurs pris dans une crise de répression dont les familles paient le prix immédiat.
Pourquoi cette affaire pèse au-delà de Nairobi
Les organisations de défense des droits humains parlent d’un phénomène plus large. En 2024, la Commission kényane des droits humains et la coalition Missing Voices avaient déjà documenté une forte hausse des disparitions forcées. La coalition a comptabilisé 55 cas en 2024, contre 10 en 2023. Le rapport de 2025 indiquait une augmentation de 450 % des disparitions forcées, et la presse locale rappelait que, selon la commission, 26 personnes restaient encore portées disparues au moment des bilans les plus récents.
La portée politique est immédiate. Le Kénya entre dans la période qui précède l’élection présidentielle de 2027. Dans un pays où la contestation de rue est devenue un thermomètre du rapport entre gouvernants et gouvernés, toute disparition alléguée autour d’une mobilisation prend une signification nationale. Elle dit la fragilité du droit de protester, mais aussi celle de la confiance dans les procédures de police, de plainte et de justice.
Pour le pouvoir, l’enjeu est sécuritaire et politique. Pour les familles, il est d’abord humain. Pour les jeunes des quartiers populaires de Nairobi, il est social aussi : un soupçon d’arrestation arbitraire peut suffire à décourager l’expression publique, le militantisme ou même la simple présence dans l’espace public. Dans une capitale où les réseaux de solidarité sont puissants mais où la précarité reste forte, chaque disparition fait naître un effet d’intimidation qui dépasse le cas individuel.
Cette séquence résonne enfin à l’échelle africaine. Elle rappelle que la question des disparitions forcées ne concerne pas seulement les zones de guerre. Elle touche aussi les démocraties électorales, les capitales régionales et les pays où la jeunesse occupe davantage l’espace public. À Nairobi, comme dans d’autres grandes villes du continent, le débat porte désormais sur un point central : jusqu’où un État peut-il répondre à la contestation sans abîmer durablement sa propre légitimité ?
Le prochain test sera institutionnel. Il tiendra à la capacité des services de sécurité à localiser les personnes signalées, à expliquer les interpellations contestées et à laisser les organes compétents enquêter sans pression. Sans cela, la disparition forcée risque de s’installer comme un langage politique de fait, là où elle devrait rester un crime à élucider, documenter et prévenir.