À Nairobi, la discussion ne portait pas seulement sur des façades ou des lignes de toit. Elle touchait à une question plus large : comment construire des villes africaines capables d’absorber la croissance rapide, sans sacrifier l’air, l’espace public ni les matériaux du territoire.

Cette interrogation a pris une forme concrète au Kenya, à l’occasion de la première Biennale panafricaine d’architecture, organisée dans la capitale kényane du 7 au 11 septembre 2026. L’événement, présenté comme la première plateforme continentale dédiée à l’environnement bâti, a réuni architectes, urbanistes, chercheurs et étudiants venus de plusieurs pays africains et de la diaspora. Il s’inscrit dans un moment où l’urbanisation du continent s’accélère et oblige les États, les municipalités et les professionnels du cadre de vie à revoir leurs priorités.

Nairobi, vitrine d’un débat continental

Le choix de Nairobi n’a rien d’anodin. Le Kenya occupe une place singulière dans l’Afrique de l’Est : la capitale kényane est à la fois un centre politique, économique et universitaire, mais aussi un laboratoire d’expériences urbaines, parfois réussies, parfois inégales. La ville concentre les tensions habituelles des grandes métropoles africaines : pression foncière, circulation saturée, besoins en logement, inégalités entre quartiers formels et informels.

La tenue de cette biennale à Nairobi prolonge aussi une dynamique régionale. Dans l’espace de la Communauté d’Afrique de l’Est, les capitales grossissent vite et les villes secondaires prennent de l’importance. Les autorités locales y cherchent des réponses sur le logement abordable, les transports, l’énergie et la résilience climatique. L’architecture n’y est plus un simple art de bâtir. Elle devient un outil de politique publique.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul Kenya. Selon l’ONU-Habitat, l’urbanisation figure parmi les grands moteurs de transformation du continent. L’agence onusienne rappelle que la population urbaine africaine devrait continuer de croître fortement dans les prochaines décennies, ce qui impose de mieux planifier les infrastructures, les sols urbains et les services de base. À Nairobi, cette réalité a servi de toile de fond à la biennale.

Des matériaux locaux, une modernité située

Les projets présentés pendant la semaine ont insisté sur un point commun : l’avenir des villes africaines ne peut pas être pensé avec des modèles importés tels quels. Les architectes réunis à Nairobi ont défendu une modernité enracinée dans les climats, les usages et les ressources locales.

Christian Benimana, architecte et designer basé à Kigali, au Rwanda, a plaidé pour des espaces partagés plus nombreux et pour une ville qui reconnecte les habitants à la nature. Son propos rejoint une idée simple : la densité urbaine ne doit pas forcément rimer avec isolement social. Dans plusieurs capitales africaines, la question n’est pas seulement de construire plus. Elle est aussi de construire autrement.

À Nairobi, l’architecte kényan Timothy Abong’o a rappelé que la nature peut aussi se lire dans le choix des matériaux. Sur la côte kényane, le chaume reste associé à des traditions constructives adaptées au climat. Ce rappel compte. Dans de nombreuses villes africaines, les bâtiments standardisés, mal ventilés et très dépendants de la climatisation augmentent les coûts énergétiques et fragilisent les ménages comme les entreprises.

Aboubacar Sidiki Komara, architecte venu de Guinée, a mis en avant le bambou, ressource à croissance rapide et matériau de construction renouvelable. Son argument est stratégique : dans des pays où les rivières, les forêts, les argiles, les latérites ou les fibres végétales existent en abondance, la question n’est pas l’absence de solutions, mais leur reconnaissance par les marchés, les normes et les écoles d’architecture. La Guinée, dans cette lecture, n’est pas seulement un pays de ressources minières. Elle apparaît aussi comme un territoire d’innovation matérielle.

Chadrac Agbodjogbe, architecte béninois, a formulé un autre enjeu central : l’adaptation au climat. Construire à Nairobi ne revient pas à construire à Bamako. Les températures, l’humidité, les vents, la disponibilité des matériaux et les formes d’occupation du sol diffèrent. C’est pourquoi il faut des bâtiments pensés pour chaque milieu. Sinon, les villes héritent d’édifices coûteux à refroidir, coûteux à entretenir et souvent mal adaptés aux usages locaux.

Ce que cette biennale change pour les villes africaines

La portée de l’événement est d’abord professionnelle. Il donne une visibilité continentale à des architectes africains qui veulent sortir d’une dépendance intellectuelle à l’égard des modèles venus d’Europe, d’Asie ou d’Amérique du Nord. Cette affirmation ne relève pas du slogan. Elle a des effets concrets sur les concours, les normes techniques, la formation et les commandes publiques.

Elle touche aussi les habitants. Dans les quartiers centraux comme dans les périphéries, les choix d’urbanisme déterminent le prix du transport, l’accès à l’eau, la qualité de l’air et la durée des trajets quotidiens. Une ville plus piétonne, mieux ventilée et mieux dotée en espaces communs bénéficie d’abord à ceux qui supportent le plus le coût de la congestion : travailleurs informels, étudiants, familles modestes, vendeurs de rue, habitants des zones périurbaines.

À l’échelle institutionnelle, cette réflexion entre en résonance avec les agendas de l’Union africaine, d’ONU-Habitat et des villes africaines elles-mêmes. L’Agenda urbain africain et les objectifs de l’Agenda 2063 insistent sur des villes inclusives, productives et durables. La biennale de Nairobi donne un visage à cette ambition. Elle montre que les réponses peuvent venir d’architectes, de collectivités, d’universités et de filières locales de matériaux, pas seulement de grands bailleurs ou de cabinets internationaux.

La question qui reste ouverte est désormais celle de la suite. La biennale kényane a mis en lumière une génération de praticiens qui veulent relier patrimoine, climat, technologie et usages sociaux. Reste à savoir si les États, les municipalités et les investisseurs suivront. Dans un continent où la ville de demain se construit déjà, le débat de Nairobi rappelle qu’il n’existe pas une seule modernité africaine, mais plusieurs manières d’habiter, d’économiser l’énergie et de faire place au commun.