Quand l’économie numérique se construit sur des mains invisibles

À Nairobi, la croissance de l’IA et des services numériques repose aussi sur une main-d’œuvre discrète, multilingue et très exposée. Dans le secteur kényan de la modération de contenus et de l’étiquetage de données, les plateformes promettent de la vitesse et de la précision ; les travailleurs, eux, décrivent surtout la pression, la surveillance et l’usure psychologique. Cette tension n’est plus marginale. Elle devient un sujet de droit du travail, au Kenya comme en Europe.

Le dossier vise Teleperformance, groupe français coté et acteur mondial des services numériques externalisés, présent dans près de 100 pays selon ses propres communications financières. Le groupe dit servir les grandes marques avec des services de relation client, de back-office et de traitement de données. Mais son expansion dans les activités liées à l’IA place aussi ses filiales sous un regard plus strict, car ces métiers dépendent d’employés capables de traiter des contenus sensibles pendant de longues plages horaires.

Au Kenya, des règles existent déjà, mais leur application reste le point faible

Le Kenya n’est pas un vide juridique. La législation sur l’emploi protège le droit d’organisation syndicale, interdit certaines formes de sanction liées à l’appartenance syndicale et reconnaît les travailleurs migrants en séjour régulier. En parallèle, les étrangers qui viennent travailler dans le pays doivent détenir un permis de travail ou un titre de séjour adapté, délivré par la Direction de l’immigration. Ces règles fixent un cadre clair. Le problème, d’après les organisations qui dénoncent Teleperformance, tient à leur mise en œuvre dans des chaînes de sous-traitance opaques.

Le 9 septembre 2026, la CGT-FAPT, le syndicat français de la branche postes et télécommunications, ainsi que la Data Labelers Association et The Oversight Lab Africa ont mis Teleperformance SE en demeure de revoir son plan de vigilance. Leur argument est simple : le dispositif du groupe ne protégerait pas assez les travailleurs de la donnée exposés à la modération de contenus et à l’annotation d’images ou de textes pour l’IA. Les organisations disent s’appuyer sur des recherches menées sur la filiale kényane et sur des constats de violations des règles du travail et de l’immigration.

Selon ces organisations, certaines recrues étrangères auraient été déclarées comme venant « en formation » plutôt que pour travailler, afin de contourner les exigences administratives. Elles affirment aussi que des salariés auraient reçu des consignes avant des contrôles de l’immigration. Ces éléments restent des accusations. Ils doivent donc être lus comme tels. Mais ils touchent un point sensible au Kenya : la régularité des séjours, l’accès au travail formel et la vulnérabilité des migrants dans une économie régionale où Nairobi attire des travailleurs venus d’Afrique de l’Est et au-delà.

Le cœur du conflit : la santé mentale, le statut et le pouvoir de dire non

Le second volet est plus connu, mais tout aussi central. Les modérateurs de contenus passent leurs journées face à des images violentes, sexuelles ou choquantes. Des acteurs locaux du secteur, comme Data Labelers Association, décrivent des objectifs de productivité serrés, une surveillance forte et un manque de soutien psychosocial. Des enquêtes et procédures antérieures au Kenya ont déjà montré que la modération pour les grandes plateformes n’est pas un simple travail de bureau : c’est une activité qui peut laisser des séquelles psychiques graves lorsque l’encadrement est insuffisant.

Le précédent le plus marquant reste l’affaire des modérateurs travaillant pour Meta via Sama, une entreprise kényane de sous-traitance. La justice kényane a admis que ces litiges pouvaient être examinés au Kenya, et la cour d’appel a confirmé en 2024 la possibilité de poursuivre Meta dans le pays. Ce contentieux a installé une idée nouvelle : les donneurs d’ordre mondiaux ne peuvent plus se retrancher entièrement derrière leurs prestataires locaux quand les conditions de travail, la santé mentale ou la liberté syndicale sont en cause. Pour les salariés, c’est une brèche. Pour les entreprises, c’est un avertissement.

Dans le cas Teleperformance, l’enjeu dépasse les seules conditions d’embauche. Il touche au pouvoir de parler, de se syndiquer et de refuser certaines pratiques sans crainte de représailles. La législation kényane protège en principe ces droits. Pourtant, des acteurs syndicaux et associatifs disent que, dans les centres d’appel et les chaînes de données, la précarité contractuelle et le statut migratoire fragilisent la parole des salariés. C’est là que le dossier devient concret : quand le contrat est court, que la langue de travail est multiple et que le séjour dépend du poste, la liberté de protester se rétrécit vite.

Un test pour Nairobi, mais aussi pour l’Afrique de l’Est et l’Europe

Cette affaire résonne bien au-delà du Kenya. À l’échelle de l’Afrique de l’Est, elle rappelle qu’une économie numérique compétitive ne se mesure pas seulement au nombre d’investisseurs ou de câbles sous-marins, mais aussi à la qualité du travail invisible qui alimente les plateformes. Nairobi veut rester une place forte des services numériques dans la Communauté d’Afrique de l’Est. Cela suppose des règles claires sur l’emploi, l’immigration, la santé au travail et la responsabilité des donneurs d’ordre. Sinon, l’avantage concurrentiel se construit sur de la précarité importée.

En Europe, la procédure engagée en France teste aussi l’efficacité du devoir de vigilance, cette loi qui oblige les grandes entreprises à prévenir les atteintes graves aux droits humains dans leurs chaînes d’activité. Si la médiation échoue dans le délai annoncé par les organisations requérantes, une action judiciaire pourrait suivre. Le signal est important pour tout le secteur de l’IA : les tâches d’annotation, de modération et de supervision ne sont pas périphériques. Elles sont au cœur du modèle économique. Et si ces tâches sont mal protégées, la promesse technologique repose sur une fragilité humaine que les tribunaux commencent à regarder de près.