Quand la mer emporte un fils, c’est toute une famille qui reste en suspens
À Mbour, sur la Petite-Côte sénégalaise, les départs en pirogue ne laissent pas seulement des sièges vides. Ils laissent des mères sans nouvelles, des frères sans réponse et des enfants sans repère. Dans cette ville tournée vers l’Atlantique, la migration irrégulière est devenue une affaire de quartier, de famille et de mémoire, bien au-delà des seuls naufrages visibles.
C’est dans ce décor qu’Aminata Boye a bâti un engagement devenu collectif. Après la disparition de l’un de ses fils, elle a transformé une douleur intime en accompagnement organisé pour d’autres familles. Son action s’inscrit dans un phénomène plus large : le Sénégal reste à la fois un pays d’émigration, d’immigration et de transit, et la route atlantique ouest-africaine vers les Canaries a connu une reprise nette ces dernières années. L’Organisation internationale pour les migrations suit d’ailleurs depuis 2019 plusieurs points de départ sur le littoral sénégalais.
À Mbour, le drame migratoire s’organise aussi en réponse sociale
En 2020, Aminata Boye voit deux de ses fils partir à trois jours d’intervalle en pirogue. Le plus jeune rejoint l’Espagne, où il poursuit ses études. L’aîné, Waly, 19 ans, disparaît après qu’une embarcation a été signalée en difficulté au large de la Mauritanie. Cette disparition est au cœur de ce qui fait la spécificité de la crise des migrants portés disparus : l’absence de certitude, parfois plus lourde que l’annonce d’un décès. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle depuis des années que les familles ont besoin de rechercher, de savoir et d’être accompagnées, pas seulement d’être informées a posteriori.
La même année, Aminata Boye fonde le Collectif des victimes de l’émigration irrégulière au Sénégal, connu sous le sigle COVES. L’initiative aide des proches à rassembler des photos, des noms et des éléments de parcours pour tenter de retrouver une trace d’un parent parti en mer. Ce travail rejoint des démarches déjà menées au Sénégal par le CICR et la Croix-Rouge sénégalaise, qui accompagnent des familles de migrants disparus depuis près d’une décennie, avec des relais dans plusieurs régions du pays, dont Dakar, Saint-Louis, Ziguinchor et l’intérieur du pays.
Le collectif ne se limite pas à la recherche. Il apporte aussi une aide matérielle, organise des collectes pour la rentrée scolaire et met en place des ateliers de couture afin de créer des revenus pour certaines femmes. Dans un contexte où la disparition d’un proche fragilise autant le deuil que le budget du ménage, cette réponse locale compte autant que l’appui psychologique. Les travaux du CICR montrent d’ailleurs que, pour les familles, l’incertitude peut durer des années et nécessite un accompagnement humain durable, pas seulement administratif.
La migration irrégulière à Mbour, un miroir des tensions nationales
Le nom de Mbour revient souvent dans les bilans de départs et de naufrages. En septembre 2024, les autorités sénégalaises ont encore été confrontées à un chavirement meurtrier au large de la ville, tandis que la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exprimé sa préoccupation face à la recrudescence des morts et disparitions sur la route ouest-africaine vers les Canaries. Elle a aussi rappelé les causes profondes du phénomène : chômage des jeunes, fragilités socio-économiques, tensions politiques et effets du changement climatique.
Le gouvernement sénégalais a, lui aussi, installé la lutte contre la migration irrégulière dans l’agenda public. Le Comité interministériel de lutte contre la migration irrégulière, le CILMI, coordonne des acteurs administratifs, sécuritaires, religieux, économiques et associatifs autour de la prévention et de la sensibilisation. En octobre 2024, le ministère de l’Intérieur annonçait encore un atelier sur la « gouvernance concertée » du phénomène. Cette architecture montre une réalité simple : la réponse ne peut pas être seulement policière. Elle doit aussi passer par l’emploi, la formation, la pêche, l’école et l’encadrement local.
À Mbour, le sujet touche particulièrement les ménages dépendants de l’économie informelle, de la pêche, du petit commerce et des activités liées au littoral. Quand un jeune part, c’est souvent l’ensemble du foyer qui mise sur lui. Quand il disparaît, c’est la chaîne de soutien qui se casse. Les initiatives comme celle d’Aminata Boye comblent alors un vide concret : elles offrent un lieu pour chercher, parler, classer les souvenirs et empêcher que la disparition ne soit réduite à un simple chiffre.
Une portée qui dépasse le Sénégal et parle à toute l’Afrique de l’Ouest
Le combat mené à Mbour résonne au-delà du Sénégal. La route atlantique relie plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest aux Canaries, et son usage révèle les limites des solutions uniquement fondées sur le contrôle des frontières. Les données de l’OIM montrent la persistance des départs et la difficulté à documenter précisément les morts et disparitions. En clair, les États voient les embarcations, mais les familles vivent surtout le manque d’informations.
C’est aussi pour cela que l’approche africaine de la migration ne peut pas se résumer à l’alerte sécuritaire. Le Sénégal, membre de la CEDEAO, partage avec ses voisins un même espace de circulation, mais aussi une même pression démographique et économique sur les jeunes actifs. À l’échelle continentale, la question rejoint les travaux de l’Union africaine sur la protection des migrants et des familles de disparus, ainsi que les appels répétés des institutions humanitaires à créer des voies sûres et régulières. Aminata Boye incarne cette dimension discrète mais essentielle : là où l’État tarde parfois à retrouver les traces, les communautés organisent la solidarité, documentent l’absence et maintiennent le lien.
À Mbour, le problème n’est donc pas seulement celui du départ. C’est celui de l’après. Qui cherche ? Qui informe ? Qui accompagne ? Et qui aide une mère à continuer quand la mer n’a rendu ni corps ni réponse ? C’est là que le travail d’Aminata Boye prend toute sa portée : il donne une forme sociale à une douleur que trop de familles vivent seules.