Quand les villages se taisent, c’est souvent le signe que la peur a déjà gagné du terrain.
Dans la chefferie de Babila Babombi, au sud du territoire de Mambasa, en Ituri, des habitants ont choisi de fermer boutiques, ateliers et marchés pour deux jours. Ce type de paralysie n’est jamais anodin : il traduit, à la fois, l’épuisement d’une population et la perte de confiance dans la capacité de l’État à protéger les civils. Dans cette zone de l’est de la République démocratique du Congo, la vie quotidienne se joue depuis des mois entre déplacements forcés, routes dégradées, taxation fragile et présence persistante de groupes armés.
Un territoire congolais placé sous pression sécuritaire et humanitaire
Mambasa se trouve dans une province, l’Ituri, où les violences armées se superposent à une crise humanitaire durable. L’ONU a signalé en juin que les attaques contre les civils s’intensifiaient encore en Ituri et au Nord-Kivu, malgré la pression exercée par l’opération Shujaa, la traque conjointe menée par les forces armées congolaises et l’armée ougandaise contre les ADF, ce groupe armé originaire d’Ouganda et implanté de longue date dans l’est congolais. Le territoire de Mambasa est aussi lié à la dynamique régionale des Grands Lacs, où la frontière congolo-ougandaise reste poreuse pour les échanges comme pour les mouvements armés.
Cette réalité ne touche pas tout le monde de la même manière. Dans les centres de négoce, l’arrêt des activités coupe immédiatement les revenus journaliers. Dans les villages, il bloque l’accès aux champs, aux marchés de proximité et aux petits services. Pour les autorités locales, il s’agit d’un test politique. Pour les familles, c’est surtout une question de survie. L’UNICEF rappelle d’ailleurs que l’Ituri reste une province où la violence perturbe fortement l’éducation, les services de base et la protection des enfants.
Deux journées sans activités, puis la menace d’un refus de payer certains taxes
Le mouvement annoncé à Babila Babombi prévoit une suspension des activités les lundi 3 et mardi 4 août, avant une possible extension vers l’incivisme fiscal, c’est-à-dire le refus de s’acquitter normalement des taxes locales. Cette stratégie n’est pas nouvelle dans le territoire de Mambasa. En 2022 déjà, des structures locales avaient utilisé des journées villes mortes et le blocage fiscal pour dénoncer l’insécurité, la dégradation des routes nationales 4 et 44 et l’abandon ressenti par les habitants.
Le grief central reste le même : la sécurité. Les organisateurs estiment que les opérations militaires ne suffisent pas à empêcher les attaques attribuées aux ADF. Ils évoquent aussi des moyens logistiques jugés insuffisants et une réponse de l’armée perçue comme tardive. Sur le terrain, les bilans avancés par la société civile sont lourds. Fin juillet, une structure locale parlait de plus de 190 civils tués depuis janvier 2026 dans la seule chefferie de Babila Babombi. Au printemps, d’autres bilans faisaient état d’environ 39 morts en une semaine, puis de séries d’attaques meurtrières à Biakato, Makumo, Alima et Babesua. Ces chiffres proviennent de la société civile locale ou de médias congolais ; ils disent surtout la répétition des violences, même s’ils n’ont pas tous été consolidés par une instance unique.
Ce que cette contestation dit de l’Ituri et de Kinshasa
À Mambasa, la contestation ne vise pas seulement l’insécurité. Elle exprime aussi une rupture entre les habitants et les institutions censées les protéger. Quand une population cesse de travailler, puis menace de suspendre le paiement des taxes, elle envoie un message politique clair : elle estime contribuer à l’effort public sans recevoir en retour la sécurité minimale. Pour Kinshasa, le signal est sensible. La capitale dirige l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu depuis 2021, une mesure exceptionnelle qui confie davantage de pouvoirs à l’armée et à la police. Mais, sur le terrain, une partie des habitants juge encore les résultats insuffisants.
L’enjeu dépasse Mambasa. Dans les provinces de l’est, les économies locales dépendent d’un équilibre précaire entre agriculture, commerce transfrontalier, petit transport et exploitation artisanale des ressources. Dès que les routes se ferment ou que les marchés s’arrêtent, c’est toute la chaîne qui casse. La ville souffre, mais les villages paient souvent le prix le plus lourd, parce qu’ils disposent de moins d’options pour se déplacer, se soigner ou se protéger. Cette fracture entre centre et périphérie nourrit un sentiment d’abandon qui revient dans plusieurs territoires de l’est congolais.
Une alerte locale, mais aussi un avertissement régional
La séquence de Babila Babombi rappelle que la crise de l’est de la RDC reste régionale par nature. Les ADF sont surveillés comme une menace transfrontalière, et la réponse militaire associe Kinshasa et Kampala à travers l’opération Shujaa. En parallèle, les agences onusiennes relèvent que les attaques contre les civils se poursuivent malgré cette coopération. Pour l’Afrique centrale et la région des Grands Lacs, le dossier reste donc un test de coordination sécuritaire, mais aussi de gouvernance locale : sans protection durable des civils, les grèves, les départs massifs et les tensions fiscales reviendront.
Les prochains développements à surveiller sont simples : la durée réelle de la paralysie à Babila Babombi, la réaction des autorités provinciales à Bunia, et la réponse du gouvernement à Kinshasa. Si les attaques continuent au même rythme, la question ne sera plus seulement militaire. Elle deviendra aussi sociale, économique et politique, dans une province où chaque fermeture de route ou de marché révèle un peu plus la fragilité de l’autorité publique.