Quand le carbone promet du revenu, mais que le terrain attend encore
À Madagascar, la protection des forêts est devenue un test très concret de la crédibilité des mécanismes climatiques. Sur le papier, les crédits carbone doivent rémunérer celles et ceux qui gardent debout les arbres, limitent les brûlis et protègent les bassins versants. Dans la réalité, les communautés malgaches engagées dans ces efforts disent encore attendre une part des recettes, longtemps après les premiers décaissements.
Le sujet dépasse la seule comptabilité environnementale. Il touche à la confiance dans l’État, à la place des communes rurales, et à la façon dont les bénéfices du climat arrivent, ou non, jusqu’aux villages. Dans un pays où les forêts de l’Est restent sous pression, l’enjeu n’est pas seulement de vendre du carbone. Il faut aussi prouver que la promesse profite aux premiers gardiens du couvert forestier.
Un programme national adossé à la Banque mondiale et à la SADC
Madagascar s’est engagé dans la logique REDD+, pour « Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts », via un accord de paiement à résultats signé avec la Banque mondiale en février 2021. L’accord, qui peut aller jusqu’à 50 millions de dollars, vise la réduction de 10 millions de tonnes de CO2e sur le versant oriental de l’île. La Banque mondiale précise qu’il s’agit d’un dispositif fondé sur des résultats vérifiés, avec un plan de partage des bénéfices prévu dès l’origine.
Le pays a déjà reçu un premier paiement de 8,8 millions de dollars en décembre 2023, après la réduction vérifiée de 1,76 million de tonnes de carbone pour l’année 2020. Le ministère malgache de l’Environnement affiche pour sa part une architecture réglementaire dédiée, avec une stratégie REDD+ Madagascar 2030 et un plan de partage des revenus carbone.
Ce dossier s’inscrit aussi dans un cadre régional. Madagascar appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, qui compte 16 États membres, dont le Mozambique, la Tanzanie et l’Afrique du Sud. Dans cette zone, la transition énergétique, la gestion des forêts et la résilience climatique sont désormais des sujets économiques autant qu’environnementaux.
Des communautés promises à 5 %, mais encore loin des guichets
Selon le schéma de répartition décrit par les acteurs du programme, 5 % des revenus issus des crédits carbone reviennent aux communautés locales. Les communes doivent en percevoir 13 %, tandis qu’une part importante est censée revenir aux gestionnaires d’aires protégées pour des actions de reboisement, d’activités génératrices de revenus et de services de base. Le problème, sur le terrain, est le délai. Des communautés disent ne pas avoir vu arriver les fonds. Certaines disent même ignorer qu’elles y avaient droit.
Les raisons sont connues. D’abord, l’étendue du programme complique la mise en œuvre. La zone concernée couvre près de 7 millions d’hectares, soit environ 10 % du territoire, le long de la façade forestière orientale. Ensuite, l’accès à certaines aires protégées reste difficile. Les équipes doivent parfois se déplacer à moto, puis à pied, pour rencontrer des communautés dispersées dans des zones enclavées.
Enfin, la chaîne administrative ralentit tout. Le ministère reconnaît une machine lourde, où une erreur de dossier peut renvoyer un projet au point de départ. Le rapport d’implémentation publié en 2025 indique pourtant qu’un décret interministériel a bien encadré la première répartition des fonds, avec des réunions d’information auprès des promoteurs d’initiatives bénéficiaires. Mais ce cadrage formel ne suffit pas encore à faire circuler l’argent au rythme attendu par les villages.
Ce que cette lenteur dit de la gouvernance forestière malgache
Le cœur du problème est politique autant qu’administratif. À Madagascar, les forêts ne sont pas seulement des réservoirs de biodiversité. Elles protègent les sols, alimentent les bassins versants et soutiennent une économie rurale encore très dépendante du bois, de l’agriculture vivrière et des ressources naturelles. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que les forêts de l’Est offrent des services essentiels de biodiversité, de protection hydrologique et d’atténuation des sécheresses et des inondations.
Dans ce contexte, un mécanisme carbone ne peut fonctionner que si la population locale y voit un intérêt direct et lisible. Sinon, il risque d’être perçu comme un circuit de financement éloigné du terrain. C’est encore plus vrai dans un pays où la gestion des aires protégées repose sur la cogestion avec les communautés, un principe affiché par Madagascar National Parks et repris par plusieurs programmes de conservation.
La question de fond est donc simple : qui décide, qui reçoit, et à quel moment ? Si les communes et les villages ne lisent pas clairement les règles, la promesse du partage s’érode. À l’inverse, si les revenus financent des projets visibles — pistes, points d’eau, petites activités productives, reboisement utile — le mécanisme peut renforcer la conservation. Le capital naturel devient alors un actif territorial, pas seulement une ligne budgétaire.
Un signal à suivre pour l’Afrique des marchés carbone
Le cas malgache a une portée qui dépasse Antananarivo. Dans plusieurs pays africains, les marchés carbone sont présentés comme une source de revenus pour les zones forestières, les mangroves ou les paysages agricoles. Mais partout, la même question revient : comment garantir un partage juste, transparent et rapide des bénéfices ? Madagascar devient ainsi un laboratoire de crédibilité pour les mécanismes climat fondés sur les résultats.
Le suivi sera décisif dans les prochains mois, car l’accord avec la Banque mondiale prévoit encore deux autres tranches de paiement, sous condition de réductions effectives d’émissions et de mise en œuvre du plan de partage des revenus. Pour Madagascar, l’enjeu est double : préserver ses forêts, mais aussi faire en sorte que la finance climatique arrive jusqu’aux communautés rurales qui supportent concrètement l’effort de conservation.