À Ifotaka, dans le sud de Madagascar, les enfants sont déjà pris en charge pour malnutrition alors que la période de soudure n’a pas encore commencé. La prochaine saison des pluies pourrait pourtant apporter moins d’eau encore. Pour les familles agricoles, l’alerte climatique se superpose à une urgence alimentaire bien installée.
Un choc climatique qui arrive sur un terrain fragile
La période de soudure désigne les mois où les réserves de la récolte précédente s’épuisent avant les suivantes. Dans le Grand Sud, cette période est particulièrement difficile pour les ménages qui dépendent de leurs cultures, de l’élevage et de revenus saisonniers. Les pluies irrégulières fragilisent ces activités et réduisent les récoltes disponibles sur les marchés locaux.
Le précédent reste présent dans les mémoires. Pendant le « kere », mot malgache désignant les périodes de faim, la crise de 2021-2022 avait placé environ 30 000 personnes autour d’Ifotaka dans une situation de pénurie alimentaire extrême, selon les informations rapportées sur place. La réponse humanitaire avait ensuite conduit à l’ouverture d’un centre de prise en charge nutritionnelle dans la localité.
Cette vulnérabilité ne se limite pas au sud. Madagascar, dont la capitale est Antananarivo, est exposé à des risques très différents selon les régions : sécheresses dans le sud, cyclones et inondations ailleurs. Le pays appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale qui coordonne notamment la coopération face aux risques climatiques et aux urgences transfrontalières.
Des besoins qui dépassent les capacités de réponse
Dans un reportage réalisé en septembre et publié les 6 et 7 octobre 2026, des journalistes ont observé des enfants recevant un repas dans un centre du Programme alimentaire mondial (PAM) à Ifotaka. À Amboasary-Atsimo, un centre hospitalier avait recensé six décès d’enfants souffrant de malnutrition depuis le début de l’année, selon les autorités médicales citées dans ce reportage. Ces bilans locaux ne donnent pas, à eux seuls, une mesure complète de la situation nationale.
Les projections sont toutefois préoccupantes. Le PAM estime que le nombre de personnes confrontées à une insécurité alimentaire de niveau « crise » ou pire pourrait atteindre 3,7 millions au début de la période de soudure, en octobre 2026. Le système intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un outil international qui classe la gravité de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, prévoit près de 270 000 enfants de moins de cinq ans touchés par la malnutrition aiguë dans le Grand Sud d’ici avril. Ces chiffres sont des estimations et des projections, non un décompte définitif des cas observés.
Les tendances régionales confortent l’alerte, tout en appelant à distinguer les périodes de référence. En juin, le réseau d’analyse FEWS NET prévoyait une détérioration à partir d’octobre dans le Grand Sud, avec la baisse des réserves et le retard probable des pluies de la saison 2026-2027. Il relevait aussi que les résultats alimentaires variaient selon les districts et les récoltes. Autrement dit, le risque est sérieux, mais ses effets ne seront pas identiques dans toutes les communautés.
Les moyens d’assistance comptent autant que la météo. En février 2026, le gouvernement malgache, les Nations unies et les partenaires humanitaires signalaient que 1,5 million de personnes en situation de crise se concentraient dans le Grand Sud et le Grand Sud-Est. Leur appel faisait état d’un déficit de financement de 80,8 millions de dollars pour la réponse prévue jusqu’en avril. Le PAM a, de son côté, annoncé en juin 2025 une contribution de riz sud-coréenne destinée à soutenir 480 000 personnes et à financer des repas scolaires. Cette aide ciblée montre que des soutiens existent, mais ne garantit pas la couverture de tous les besoins actuels.
Des solutions locales, mais un accès inégal à l’eau
La crise se joue aussi dans les champs, les écoles et les marchés. Quand les récoltes diminuent, les familles rurales perdent à la fois une source de nourriture et une part de leurs revenus. En ville, la hausse du coût des aliments pèse sur les ménages qui achètent l’essentiel de leur nourriture. Les enfants sont particulièrement exposés lorsque les repas scolaires ou les services de santé manquent de ressources.
L’irrigation peut réduire la dépendance aux pluies, mais les équipements coûtent cher. Dans le reportage, un agriculteur expliquait avoir dépensé plus de deux millions d’ariary pour forer un puits et installer une pompe solaire. Cet investissement aide une exploitation à arroser ses parcelles ; il reste hors de portée de nombreux petits producteurs. Les infrastructures collectives, l’accès aux points d’eau et la maintenance des pompes déterminent donc qui peut réellement adapter ses cultures.
La pression économique renforce ces obstacles. Le carburant intervient dans le transport des denrées et le fonctionnement des pompes. Les engrais, dont l’urée, pèsent sur les coûts de production. Si ces dépenses augmentent pendant que les récoltes diminuent, les ménages agricoles peuvent perdre du pouvoir d’achat avant même d’acheter leur nourriture.
Le suivi des pluies et des financements sera décisif
Les prochaines semaines devront permettre de préciser l’installation de la saison des pluies et l’évolution des récoltes. FEWS NET anticipe un risque accru de déficit pluviométrique dans le sud entre octobre 2026 et février 2027, tandis que d’autres parties du pays pourraient connaître des conditions différentes. Cette disparité rappelle qu’une prévision nationale ne décrit pas à elle seule les réalités locales.
Pour Madagascar et ses partenaires de la SADC, l’enjeu immédiat est de relier les alertes aux moyens d’action : soins nutritionnels accessibles, soutien aux cantines, approvisionnement des marchés et accès durable à l’eau. La réponse devra aussi tenir compte des écarts entre districts et entre ménages. Les chiffres annoncés dessinent un risque majeur ; les pluies à venir, les récoltes et le financement humanitaire diront dans quelle mesure il pourra être contenu.