À Toalagnaro, dans le sud-est de Madagascar, l’eau est devenue le centre d’un conflit qui dépasse désormais les limites de la région Anosy. Des milliers de riverains accusent la mine d’ilménite de QIT Madagascar Minerals, ou QMM, d’avoir dégradé leur environnement et d’avoir affecté leurs moyens de subsistance. Le dossier est maintenant examiné par la justice britannique.
Une plainte portée par plusieurs milliers de riverains
Plus de 6 500 personnes vivant près du site minier ont engagé une procédure devant la Haute Cour de Londres contre Rio Tinto et sa filiale malgache QMM. Les documents déposés font état de 6 649 plaignants. Ils réclament des indemnisations, mais aussi des mesures de dépollution et une réponse durable aux dommages qu’ils attribuent aux activités minières.
La procédure vise notamment la présence alléguée de plomb et d’uranium dans des cours d’eau et des lacs utilisés par les habitants. Ces eaux servent à la consommation, à la cuisine, à la toilette et à la pêche. La plainte soutient que cette situation aurait réduit les ressources disponibles pour les familles et accru leur exposition à des substances potentiellement dangereuses.
Le cabinet chargé de représenter les plaignants affirme que des analyses environnementales ont relevé des concentrations plus élevées en aval de la mine qu’en amont. Des analyses médicales commandées dans le cadre du dossier auraient également détecté du plomb et de l’uranium dans les organismes de plusieurs habitants. Ces résultats doivent toutefois être examinés dans le cadre contradictoire de la procédure judiciaire.
Un cas présenté par les représentants des plaignants fait état d’un niveau de plomb suffisamment élevé pour nécessiter une chélation. Ce traitement médical vise à aider l’organisme à éliminer certains métaux lourds. La portée de ce cas individuel ne permet pas, à elle seule, de conclure sur la situation sanitaire de l’ensemble des communautés concernées.
Une exploitation installée dans un environnement sensible
QMM exploite de l’ilménite à Mandena, près de Toalagnaro, également appelée Fort-Dauphin. Ce minerai contient du titane, utilisé notamment dans la fabrication de pigments et de matériaux industriels. Le projet constitue l’une des principales exploitations minières industrielles de Madagascar.
Rio Tinto détient 80 % de QMM. L’État malgache possède les 20 % restants. Cette structure place le dossier au croisement de trois enjeux : la protection des populations, les revenus attendus de l’exploitation et la responsabilité d’une entreprise minière internationale opérant avec un partenaire public malgache.
La mine se trouve dans une zone écologique fragile, proche de lacs, de zones humides et de forêts littorales. Ces espaces jouent un rôle direct dans la vie économique locale. Les habitants y pêchent, y collectent certaines ressources et y puisent parfois leur eau. Par conséquent, une dégradation de la qualité de l’eau ne touche pas seulement l’environnement. Elle peut aussi affecter l’alimentation, les revenus et l’organisation quotidienne des ménages.
Le site fait déjà l’objet de controverses anciennes. En 2022, la découverte de poissons morts et le rejet d’eaux issues du site avaient déclenché des tensions avec les communautés voisines. Des manifestations avaient interrompu les opérations pendant plusieurs jours. Un accord entre l’entreprise, l’administration et des représentants locaux avait ensuite été annoncé, sans mettre fin à toutes les contestations.
Des organisations malgaches de la société civile ont également demandé davantage de transparence sur les données de suivi, les compensations et les effets de la mine sur les ressources naturelles. Elles contestent notamment la manière dont les décisions sont prises et la place accordée aux habitants dans les mécanismes de règlement des plaintes.
Deux lectures s’opposent sur l’origine de la pollution
Les plaignants estiment que les opérations de QMM ont contribué à la contamination des eaux et à l’exposition de certaines personnes au plomb et à l’uranium. Ils s’appuient sur des analyses de l’eau, des examens médicaux et des études indépendantes. Leur démarche vise aussi à obtenir une expertise judiciaire plus complète sur les liens entre l’exploitation et les dommages allégués.
Rio Tinto conteste cette présentation. Le groupe affirme avoir publié des données de suivi environnemental et rappelle qu’une étude indépendante consacrée à la radioactivité dans les communautés proches du site n’avait pas conclu à la nécessité d’une alerte sanitaire renforcée. L’entreprise indique aussi que ses relevés récents n’ont pas détecté d’uranium dans certains échantillons d’eau, ou l’ont mesuré sous les seuils de détection des laboratoires.
Ces résultats ne tranchent pas automatiquement le débat. Les méthodes d’échantillonnage, les lieux étudiés, les périodes retenues et les seuils de référence peuvent produire des conclusions différentes. C’est précisément l’un des enjeux de la procédure londonienne : déterminer quelles données sont fiables, établir les causes éventuelles de la contamination et évaluer les dommages subis par les populations.
La question des seuils mérite également une explication. Une limite réglementaire indique le niveau au-delà duquel une autorité considère qu’un risque doit être réduit ou surveillé. Elle ne signifie pas que tout niveau inférieur est sans effet, ni qu’un dépassement prouve à lui seul l’origine industrielle d’une pollution. Dans la région Anosy, le débat doit donc distinguer la présence naturelle de certains éléments géologiques, les rejets miniers éventuels et les conditions concrètes d’exposition des habitants.
Un test pour la gouvernance minière malgache
Pour les communautés, l’enjeu dépasse la seule indemnisation. Elles demandent des points d’eau sûrs, une surveillance indépendante et la restauration des zones affectées. Elles veulent aussi que les décisions concernant leur environnement soient prises avec leur participation réelle, et non uniquement après l’apparition d’une crise.
Pour l’entreprise, le dossier met à l’épreuve les engagements de transparence et de responsabilité affichés par Rio Tinto. QMM affirme vouloir rétablir un climat de confiance et demande à recevoir les éléments techniques utilisés par les plaignants. Cette position ouvre la voie à une confrontation documentée, mais elle ne remplacera pas une évaluation indépendante et accessible aux habitants.
Pour l’État malgache, l’affaire rappelle les limites d’une gouvernance minière où les responsabilités sont partagées entre l’administration, l’entreprise et les collectivités locales. Madagascar a adopté un nouveau code minier pour renforcer les obligations économiques, sociales et environnementales du secteur. Son efficacité dépendra toutefois de la capacité des autorités à contrôler les opérations, publier les données et faire appliquer les décisions.
Une affaire suivie au-delà de Madagascar
La procédure londonienne pourrait avoir une portée régionale. Elle intervient alors que plusieurs pays africains cherchent à attirer des investissements dans les minerais nécessaires aux industries technologiques et à la transition énergétique. Ces projets promettent des recettes, des emplois et des infrastructures. Mais leur acceptabilité dépend de plus en plus de la protection des terres, de l’eau et des droits des communautés.
Le dossier QMM concerne directement Madagascar et la région Anosy. Il pose néanmoins une question plus large : qui doit répondre lorsque les effets d’une activité minière sont contestés dans un pays africain, tandis que la société mère est enregistrée dans une autre juridiction ? La décision de la Haute Cour de Londres pourrait préciser les conditions dans lesquelles des communautés malgaches peuvent demander réparation à une entreprise internationale.
Les prochaines étapes porteront sur la recevabilité et l’instruction des demandes, puis sur l’examen des données environnementales et médicales. En attendant, la priorité reste concrète pour les habitants de la zone : disposer d’une eau sûre, d’informations vérifiables et d’un mécanisme de plainte capable de produire des réponses, y compris lorsque les intérêts économiques sont considérables.