Quand une carte devient un sujet diplomatique

Une carte semble neutre. Pourtant, elle peut façonner la manière dont les États, les élèves et les médias hiérarchisent le monde. C’est précisément ce que l’Afrique a voulu rappeler à New York, en faisant avancer un texte qui demande de quitter les projections trompeuses quand il s’agit de comparer les superficies des continents.

Le débat n’est pas nouveau. Il touche à la cartographie scolaire, à la diplomatie, mais aussi à la place symbolique du continent dans les représentations internationales. Pour les capitales africaines, l’enjeu dépasse la technique : il concerne la visibilité d’un espace continental de 54 États membres de l’Union africaine, souvent lu à travers des outils conçus ailleurs et diffusés sans explication suffisante.

Ce que la résolution change vraiment

Vendredi 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution portée par le Togo au nom du Groupe africain. Le texte, référencé A/80/L.104, invite les gouvernements, les organisations internationales, les écoles, les médias et les plateformes numériques à privilégier, lorsque la comparaison des surfaces compte, des cartes à superficies égales comme Equal Earth. L’objectif n’est pas d’interdire Mercator, mais de sortir d’un usage automatique qui déforme les tailles.

Le vote intervient après un long travail de cadrage diplomatique. L’Union africaine avait déjà entériné cette initiative lors de sa 39e session ordinaire, tenue les 14 et 15 février 2026 à Addis-Abeba. Dans sa décision, elle a pris note de la note conceptuelle togolaise, félicité Lomé pour son engagement et affirmé que la projection de Mercator déforme la taille réelle du continent africain, tout en influençant les perceptions économiques et géopolitiques.

Le Togo, lui, a porté le dossier comme une affaire de pédagogie continentale. Son ministre des affaires étrangères, Robert Dussey, a défendu à l’ONU une idée simple : corriger la carte, c’est corriger une habitude de lecture du monde. Dans les documents de travail de l’UA, le pays est même désigné comme champion de l’initiative, chargé de suivre sa mise en œuvre avec la Commission de l’Union africaine et de produire des rapports annuels.

Pourquoi Mercator pèse encore sur l’imaginaire public

La projection de Mercator a été conçue au XVIe siècle pour la navigation maritime. Elle reste utile pour tracer des routes, mais elle grossit les zones proches des pôles et réduit visuellement les régions proches de l’équateur. Sur une carte plane, l’Afrique apparaît donc plus petite qu’elle ne l’est réellement, tandis que le Groenland ou l’Europe du Nord semblent prendre davantage de place qu’en réalité. Les sources de vulgarisation cartographique et les travaux de référence convergent sur ce point.

L’exemple du Groenland revient souvent, parce qu’il frappe les esprits. En réalité, le continent africain est environ 14 fois plus vaste. Cette comparaison n’est pas un slogan politique, mais un rappel géographique utile. Elle montre à quel point une carte peut influencer la perception de l’échelle, du poids et, par ricochet, de l’importance accordée à une région du monde.

Equal Earth, la projection mise en avant par les promoteurs de la résolution, appartient à la famille des cartes à surfaces équivalentes. Elle conserve mieux les proportions, même si aucune projection plane ne peut reproduire parfaitement une sphère. Dans les faits, le débat ne porte donc pas sur la disparition des cartes, mais sur le choix des outils selon leur usage : navigation, enseignement, géographie comparée, communication institutionnelle.

Une bataille de représentation autant qu’un débat cartographique

À Lomé, à Addis-Abeba et dans d’autres capitales africaines, le sujet est lu comme une question de souveraineté narrative. L’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui porte la transformation du continent à long terme, insiste déjà sur la nécessité pour l’Afrique de maîtriser son image, son récit et sa place dans le monde. La décision sur la carte s’inscrit dans cette logique plus large, celle d’un continent qui veut être représenté selon ses dimensions réelles et non à travers des héritages visuels mal expliqués.

Pour les systèmes scolaires africains, l’effet peut être concret. Les manuels, les cartes murales et les supports numériques façonnent des réflexes durables. Si les cartes utilisées présentent de meilleures proportions, les élèves auront une lecture plus juste des superficies, des rapports d’espace et des comparaisons entre régions. Pour les médias et les plateformes technologiques, le message est similaire : l’exactitude visuelle n’est pas un luxe, mais une condition de compréhension.

La portée politique, elle, est plus large encore. En soutenant une réforme cartographique, les États africains rappellent que les représentations du monde ne sont jamais anodines. Elles influencent la perception du poids économique, des ressources, des marges stratégiques et des équilibres géopolitiques. L’Union africaine l’a dit dans ses propres termes : une carte faussée peut nourrir des biais sur la viabilité, la sécurité et le potentiel de croissance du continent.

Ce qu’il faut surveiller après l’adoption

Le vote de l’Assemblée générale ne règle pas tout. Une résolution onusienne n’efface pas, à elle seule, les habitudes des ministères, des rédactions, des éditeurs scolaires ou des géants du numérique. Elle crée cependant un point d’appui diplomatique. Dans les prochains mois, le vrai test sera l’adhésion pratique : quelles administrations changeront leurs supports, quels systèmes éducatifs intégreront ces cartes, et quels médias suivront cette recommandation sans la réduire à un symbole.

Le calendrier africain compte aussi. L’UA a déjà chargé un champion de l’initiative et demandé un suivi annuel. Cela signifie que le dossier ne s’arrête pas au vote de New York. Il entre dans une phase de mise en œuvre, de pédagogie et de normalisation. En clair, la bataille ne porte plus seulement sur la carte à adopter, mais sur la manière dont l’Afrique veut être vue, enseignée et comparée dans les institutions du monde.

Dans ce dossier, le Togo a obtenu plus qu’une victoire de procédure. Lomé a transformé une revendication souvent cantonnée aux cercles d’experts en sujet multilatéral. Et l’Afrique a rappelé, au sein même de l’ONU, qu’une carte n’est jamais seulement un dessin : c’est une grammaire du monde.