Un paradoxe qui pèse sur l’économie togolaise

Au Togo, la banque finance encore trop peu les secteurs qui portent le plus d’emplois. L’agriculture compte pour environ 21 % du PIB, mais elle ne reçoit qu’une part marginale des concours bancaires. Ce décalage dit une chose simple : la richesse produite dans les champs et les petites entreprises ne se transforme pas assez vite en crédit utile, en équipement et en croissance partagée.

Ce sujet dépasse la seule statistique. Dans un pays où le secteur privé représente l’essentiel de l’activité et près de 98 % des emplois, l’accès au financement conditionne la capacité des familles à investir, des producteurs à moderniser leurs exploitations et des très petites, petites et moyennes entreprises à grandir sans rester dans l’informel. Le problème est donc à la fois bancaire, productif et social.

La question est devenue plus visible à Lomé, lors de la session du Conseil national du crédit tenue le 17 septembre 2026. Le ministre de l’Économie et des Finances, Essowè Georges Barcola, a demandé aux banques d’orienter davantage leurs concours vers l’agriculture et les TPME, deux segments jugés décisifs pour l’économie réelle.

Le crédit bancaire, miroir des priorités économiques

Le Conseil national du crédit a rappelé un déséquilibre ancien. Au premier semestre 2026, les nouveaux crédits accordés à l’agriculture ont atteint 15,4 milliards de FCFA, contre 8,4 milliards sur la même période de 2025, soit une hausse de 83,3 %. Mais cette progression reste surtout portée par les crédits de campagne liés au coton. Autrement dit, le financement suit encore la filière la mieux structurée, plutôt que l’ensemble des cultures et des chaînes de valeur.

Le constat n’est pas propre au Togo, mais il y est particulièrement net. Les données disponibles montrent une économie où l’agriculture pèse lourd dans la valeur ajoutée nationale, alors que le crédit reste concentré sur quelques gros bénéficiaires. Lors de la deuxième session du CNC, en juin 2026, les autorités ont indiqué que 70 % des nouveaux crédits se concentraient sur un nombre limité de grandes entreprises. Cette structure protège la qualité des portefeuilles bancaires, mais elle laisse de côté une large base productive.

Pour corriger cette asymétrie, l’exécutif mise sur des dispositifs déjà en place. Le ProMAT, programme de modernisation de l’agriculture au Togo, et le ProMIFA, mécanisme de financement agricole fondé sur le partage des risques, doivent aider les banques à prêter davantage aux producteurs. Le principe est clair : partager le risque pour faire baisser la frilosité bancaire, surtout quand les exploitations manquent de garanties classiques.

Cette logique s’inscrit dans un contexte plus large de transformation économique. Le gouvernement présente depuis plusieurs mois l’agriculture, la digitalisation, les zones économiques spéciales et le climat des affaires comme des leviers de croissance. Le séminaire gouvernemental de Djamdè, en juin 2026, a d’ailleurs insisté sur la place du secteur agricole dans la nouvelle stratégie de développement du pays.

Les TPME, colonne vertébrale de l’activité, mais toujours mal servies

Le même débat vaut pour les TPME. En juillet 2024, le ministère togolais du Commerce indiquait qu’elles représentaient plus de 90 % des entreprises, 40 % du PIB et 60 % des emplois. Ces chiffres donnent l’ordre de grandeur du problème : si les TPME manquent de crédit, c’est une grande partie de l’économie quotidienne qui ralentit, des ateliers urbains aux petites unités de transformation en zone rurale.

Le CNC a donc demandé aux banques de proposer des solutions mieux adaptées à leur taille réelle : délais de réponse plus courts, garanties plus souples, meilleure lecture des flux d’activité et usage plus large du Bureau d’information sur le crédit. L’Agence de développement des très petites, petites et moyennes entreprises est appelée à jouer davantage son rôle d’interface, pour que le manque d’historique bancaire ne suffise plus à exclure des dossiers viables.

Le point central reste la bancabilité. Beaucoup de TPME disposent d’un marché, d’un savoir-faire et d’une clientèle, mais pas toujours de comptes formalisés, de prévisions fiables ou de garanties suffisantes. Le gouvernement demande donc un effort partagé : aux banques d’élargir leurs critères, aux entreprises de mieux structurer leurs dossiers, et à l’administration de poursuivre les outils de garantie et d’accompagnement. Cette équation concerne autant les femmes entrepreneures des marchés urbains que les jeunes pousses de la transformation agroalimentaire.

Microfinance, stabilité financière et portée régionale

Le dossier ne se limite pas aux banques commerciales. Les institutions de microfinance restent sous surveillance, malgré une collecte de l’épargne en progression. Le ministre Barcola a demandé l’exécution des plans de redressement, en particulier pour les structures les plus importantes. Là encore, l’enjeu est double : protéger les déposants et préserver un canal de financement essentiel pour les ménages, les petits commerçants et les activités informelles en voie de formalisation.

Le Togo évolue aussi dans le cadre de l’UEMOA et de la BCEAO, où la qualité du financement productif fait partie des débats récurrents sur l’inclusion financière et la stabilité du système. Le recours aux mécanismes de garantie, au partage des risques et à une meilleure circulation de l’information de crédit s’inscrit dans cette logique régionale. Il s’agit moins de distribuer du crédit à tout prix que d’orienter l’argent bancaire vers des activités capables de créer de la valeur, des revenus et de l’emploi.

À l’échelle africaine, le cas togolais renvoie à une question très partagée : comment financer les producteurs et les petites entreprises sans fragiliser les banques ? La réponse passe souvent par des fonds de garantie, des banques publiques de développement, des dossiers mieux documentés et une fiscalité plus lisible. Pour le Togo, l’enjeu immédiat est de faire sortir le crédit de sa concentration actuelle. Pour la région, le signal est plus large : la croissance durable dépend moins du volume total des concours bancaires que de leur orientation vers l’économie réelle.