À Kinshasa, un dossier ancien teste la patience de la défense

Dans la salle d’audience, le conflit ne porte pas seulement sur des millions de dollars. Il porte aussi sur la manière dont la justice congolaise conduit ses procès, surtout quand l’affaire touche à la réparation des victimes et à un ancien membre du gouvernement. En République démocratique du Congo, ce type de dossier dépasse vite le seul sort d’un prévenu. Il interroge la crédibilité de l’institution judiciaire, à Kinshasa comme dans les provinces qui attendent des réponses depuis des années.

Le contexte est lourd. Le FRIVAO, fonds chargé d’indemniser les victimes des activités illicites de l’Ouganda en RDC, a été créé pour répondre à une blessure ancienne : la guerre de Kisangani, au tournant des années 2000. Les Nations unies avaient alors demandé des réparations pour les pertes humaines et matérielles subies par la population de la ville. Aujourd’hui encore, Kisangani reste un marqueur politique et mémoriel fort, bien au-delà de la Tshopo.

Dans l’espace des Grands Lacs, ce dossier touche aussi à une question plus large : comment transformer une décision de réparation en versements réels, contrôlés et traçables. C’est l’un des points de friction les plus sensibles entre justice, mémoire de guerre et gestion publique.

Ce qui s’est passé devant la Cour de cassation

Le lundi 27 juillet 2026, Constant Mutamba a quitté l’audience de la Cour de cassation après avoir contesté la conduite des débats. Selon plusieurs comptes rendus concordants, l’ancien ministre de la Justice a dénoncé des irrégularités de procédure dès l’ouverture, puis a quitté la salle lorsque la juridiction a donné la parole à son coaccusé, Chancard Bukolela, ancien coordonnateur du FRIVAO. Les juges ont toutefois poursuivi l’examen du dossier en son absence. Une nouvelle audience est fixée au vendredi 31 juillet.

La défense soutient que ses droits ne sont pas respectés. Elle veut notamment soulever des exceptions de procédure et contester la compétence de la Cour de cassation à juger un prévenu qui ne bénéficierait plus des privilèges attachés à sa fonction. Ce point de droit compte, car il peut influer sur la suite du procès, voire sur sa validité perçue par l’opinion.

Sur le fond, l’accusation vise des décaissements contestés de plus de 20 millions de dollars destinés aux victimes de la guerre de Kisangani. Les enquêtes judiciaires portent sur des paiements qui auraient été ordonnés alors que ces fonds devaient servir à l’indemnisation. Ce montant est central dans l’affaire, mais il reste à le lire comme une allégation judiciaire, non comme une vérité définitivement établie tant que le procès suit son cours.

Ce nouveau contentieux intervient alors que Constant Mutamba a déjà été condamné dans une autre affaire de détournement. La Cour de cassation lui a infligé trois ans de travaux forcés et une privation de certains droits civiques et d’accès aux fonctions publiques, selon les éléments rapportés par les médias congolais. Ses avocats affirment qu’il purge actuellement sa peine sous résidence surveillée.

Ce que l’affaire dit de la justice congolaise

Au-delà du cas personnel de l’ex-ministre, ce procès met en lumière une tension classique dans les grandes affaires de corruption ou de gestion de fonds publics : la nécessité d’aller vite, et celle de respecter chaque étape de la procédure. Dans un État de droit, les deux exigences ne s’opposent pas. Mais quand les débats sont tendus, le moindre incident de salle devient politique.

Pour la population de Kisangani, l’enjeu est concret. Les victimes attendent depuis longtemps une réparation à la hauteur des violences subies pendant les combats entre armées étrangère et congolaise au début des années 2000. Pour elles, l’important n’est pas seulement de savoir qui sera condamné. C’est aussi de savoir si les fonds annoncés atteindront réellement les bénéficiaires. Cette attente explique la sensibilité du dossier dans la ville, mais aussi dans le débat national sur la reddition des comptes.

Pour l’exécutif congolais, l’affaire a une autre portée. Elle touche à la promesse de l’État de réparer les violences du passé tout en assainissant la gestion des mécanismes créés pour indemniser les victimes. Dans un pays où la confiance dans les institutions varie fortement selon les territoires, une procédure jugée opaque peut fragiliser l’adhésion publique. À l’inverse, un procès lisible et rigoureux peut renforcer l’idée qu’aucune fonction n’immunise contre le contrôle judiciaire.

Le cas du FRIVAO renvoie enfin à une question plus large en Afrique centrale et dans les Grands Lacs : que faire des réparations décidées après un conflit, quand le temps judiciaire est plus lent que le temps des victimes ? La réponse passe par des mécanismes clairs, des audits crédibles et une chaîne de responsabilité visible. Sans cela, les fonds de réparation risquent d’être perçus comme une promesse de plus, au lieu d’un outil de justice.

La suite du dossier dira si la Cour de cassation parvient à reprendre le contrôle du rythme procédural, ou si le boycott de l’ancien ministre va encore durcir l’atmosphère. En RDC, cette audience du 31 juillet sera observée bien au-delà de Kinshasa, parce qu’elle touche à la fois à la gestion des séquelles de guerre, à la confiance publique et à la capacité de la justice congolaise à traiter un dossier hautement sensible sans perdre son cap.