Khartoum cherche à respirer, mais la ville reste sous surveillance
À Khartoum, la levée du couvre-feu ne marque pas un retour à la normale. Elle signale surtout une tentative de rouvrir la ville, rue par rue, après une guerre qui a désorganisé la vie quotidienne, les transports et les services de base. Depuis le 27 août, les habitants peuvent circuler et travailler à toute heure, mais les contrôles restent en place et les documents d’identité doivent toujours être gardés sur soi.
Cette décision intervient dans un Soudan encore traversé par le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, un affrontement qui a déplacé des millions de personnes et fait de la crise soudanaise la plus lourde crise de déplacement au monde. L’ONU parlait encore, en 2025, de 12 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays et au-delà des frontières, tandis que l’OIM estimait en 2026 que près d’un tiers de la population avait été déraciné à un moment ou à un autre.
Une normalisation progressive depuis le retour des autorités à Khartoum
La levée du couvre-feu ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une séquence de mesures prises depuis le retour progressif des institutions à Khartoum. En janvier 2026, le gouvernement soudanais a présenté sa reprise de fonctions depuis la capitale comme un signal de stabilisation, puis les autorités ont multiplié les annonces sur la remise en marche de l’administration et la sécurisation de la ville.
Sur le terrain, la sécurité reste pourtant fragmentée. En juin et juillet 2026, le comité chargé de faire respecter l’autorité de l’État à Khartoum a ordonné un renforcement des patrouilles, des points de contrôle et de la lutte contre les armes visibles en ville. Dans le même temps, les autorités ont mené des opérations de police, avec des milliers d’affaires ouvertes et plusieurs milliers de suspects arrêtés, signe qu’elles cherchent à reprendre la main sur l’espace urbain plus qu’à annoncer un apaisement complet.
Ce que change la fin du couvre-feu pour les habitants
Pour les Soudanais de Khartoum, le changement le plus concret concerne le temps. Pouvoir circuler et travailler sans contrainte horaire facilite les petits commerces, les transports informels, les livraisons et les déplacements tardifs, essentiels dans une ville où l’économie du quotidien a été profondément abîmée. Mais cette liberté reste encadrée. Les contrôles n’ont pas disparu, et les autorités ont maintenu des restrictions sur l’entrée des étrangers par bus, train ou véhicule privé, sauf autorisation.
Le contraste est net entre l’annonce administrative et la réalité matérielle. En juillet 2026, le ministère soudanais de l’Énergie reconnaissait des coupures d’électricité pouvant dépasser 18 heures par jour dans certains quartiers, alors même que les retours de population se poursuivaient. L’OIM a recensé au printemps 2026 près de 4 millions de retours à l’échelle du pays, avec Khartoum parmi les principales zones de retour, mais ces retours se font dans des logements endommagés, avec des réseaux d’eau et d’électricité très fragiles.
Le témoignage des comités de résistance, repris depuis la capitale, résume ce décalage : on peut rouvrir les rues, mais pas réparer en quelques semaines des ponts, des hôpitaux, des écoles et des marchés détruits. Les familles qui reviennent doivent composer avec les gravats, les pénuries et les risques de sécurité résiduels, tandis que les habitants restés sur place vivent toujours avec une offre publique réduite.
Un enjeu politique autant qu’administratif
La levée de l’état d’urgence dans la capitale a aussi une portée politique. Khartoum n’est pas une ville comme les autres. C’est le cœur institutionnel du Soudan, le lieu où se joue la crédibilité du pouvoir central, mais aussi le symbole d’un pays qui tente de retrouver une continuité administrative après plus de trois ans de guerre. En rouvrant progressivement la capitale, les autorités cherchent à montrer qu’elles contrôlent à nouveau l’espace, les flux et les services.
Cette lecture doit toutefois être nuancée. Le contrôle de Khartoum ne règle ni la guerre, ni les fractures régionales, ni les tensions entre armée, groupes alliés et populations civiles. L’Union africaine suit toujours la situation soudanaise de près à travers son Conseil de paix et de sécurité, qui a réaffirmé en février 2026 la nécessité d’un retour à un gouvernement civil et d’une sortie de crise fondée sur les intérêts des citoyens soudanais. La reprise de l’activité à Khartoum compte donc aussi pour l’UA, qui teste sa capacité à accompagner une transition encore incomplète.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
La suite dépendra de trois chantiers. D’abord, la sécurité réelle dans la capitale, car un couvre-feu supprimé ne suffit pas à dissoudre la circulation des armes ni les réseaux de prédation. Ensuite, la remise à niveau des services, surtout l’électricité, l’eau, la santé et les transports. Enfin, la capacité des autorités à transformer les retours en réinstallation durable, sans forcer des familles à revenir dans des quartiers encore inhabitables.
À l’échelle africaine, Khartoum reste un test. Un test pour l’État soudanais, qui veut prouver qu’il peut restaurer l’ordre sans refermer l’espace civil. Un test pour les organisations régionales, notamment l’UA, qui doivent concilier médiation politique, aide humanitaire et pression pour un règlement négocié. Et un test, enfin, pour les villes africaines sorties de guerre : la fin des sirènes n’est pas la fin du conflit, mais souvent le début d’une reconstruction longue, inégale et décisive.