À Kénitra, la prochaine étape de l’industrie automobile marocaine se joue en amont de l’assemblage : dans les matériaux qui composent les batteries. Le projet associe deux groupes étrangers, mais son poids réel dépendra aussi de la place qu’y prendront les fournisseurs, les compétences et les emplois locaux.

Un pôle industriel déjà bien installé

La région de Rabat-Salé-Kénitra n’est pas un nouveau venu dans l’automobile. Le baromètre industriel marocain, publié en 2025 sur les données de 2024, lui attribue 29 % du chiffre d’affaires automobile national. Tanger-Tétouan-Al Hoceïma en concentre 53 %, tandis que Casablanca-Settat en représente 14 %. Kénitra s’inscrit donc dans un secteur réparti entre plusieurs pôles, et non dans une activité concentrée autour d’une seule ville.

À l’échelle nationale, l’automobile a réalisé près de 196 milliards de dirhams de chiffre d’affaires en 2024, selon le ministère marocain de l’Industrie et du Commerce. Le secteur comptait plus de 250 000 emplois directs. Ces données décrivent une filière devenue centrale dans l’industrie du Maroc, mais elles ne disent pas à elles seules quelle part de la valeur revient aux entreprises locales.

La région de Rabat-Salé-Kénitra a, elle, généré près de 101 milliards de dirhams de chiffre d’affaires industriel en 2024, en hausse de 6,6 % sur un an. Le baromètre indique que ce total a presque doublé depuis 2021. L’automobile représente près de la moitié des emplois industriels régionaux. Cependant, ses effectifs ont reculé de 1 % en 2024, quand la mécanique et la métallurgie progressaient de 25,6 %, la plasturgie de 14,6 % et la chimie-parachimie de 9,1 %.

Des batteries, un nouveau maillon de la chaîne

Le 28 septembre 2026, Volkswagen, sa filiale spécialisée dans les batteries PowerCo et le fabricant chinois Gotion High-Tech ont annoncé plusieurs coentreprises. L’une d’elles doit produire à Kénitra des matériaux de cathode pour batteries LFP, une technologie lithium-fer-phosphate. La cathode est un composant essentiel de la batterie. LFP désigne une chimie qui équipe notamment des véhicules électriques.

Le projet marocain s’inscrit dans un partenariat plus vaste entre les groupes, qui comprend aussi des projets en Espagne et en Slovaquie. Selon les informations communiquées aux médias marocains, Gotion doit détenir 51 % de la coentreprise de Kénitra, PowerCo 49 %. Le montant annoncé pour la participation de PowerCo dans les sites marocain et slovaque est d’environ 470 millions d’euros d’ici 2030. La production de matériaux cathodiques à Kénitra est envisagée à hauteur de 100 000 tonnes annuelles ; aucune date de démarrage n’a toutefois été confirmée pour cette unité.

Cette annonce complète un chantier déjà engagé. En juillet 2026, la Banque africaine de développement a annoncé un prêt de 110 millions de dollars à Gotion Power Morocco pour soutenir une usine intégrée de batteries LFP dans la zone franche de Rabat-Salé-Kénitra. La banque a également indiqué vouloir mobiliser jusqu’à 162,6 millions de dollars supplémentaires auprès de partenaires financiers. Il s’agit d’un projet distinct dans ses composantes, mais lié au développement du même écosystème industriel de batteries.

Pour les groupes, Kénitra peut rapprocher la production de composants de leurs sites et marchés. Pour le Maroc, l’enjeu est de transformer cette implantation en retombées au-delà des flux d’investissement : sous-traitance locale, formation technique, transfert de compétences et capacité des entreprises marocaines à fournir des composants répondant aux exigences de qualité et de coût.

Les retombées locales restent à mesurer

La diversité industrielle régionale peut faciliter ces liens. Plasturgie, chimie, mécanique et métallurgie fournissent des savoir-faire susceptibles de servir plusieurs branches automobiles. Mais la proximité géographique ne garantit pas qu’une PME marocaine obtienne un contrat. Les exigences technologiques, les volumes et la concurrence entre fournisseurs pèseront dans la répartition des commandes.

La question de l’emploi mérite la même attention. La filière automobile pèse lourd dans le travail industriel régional, mais le recul de ses effectifs en 2024 rappelle que croissance du chiffre d’affaires et hausse de l’emploi ne vont pas toujours de pair. Les bénéfices d’une nouvelle unité dépendront aussi des qualifications demandées, des parcours de formation proposés et des postes effectivement accessibles aux travailleurs de la région.

Le baromètre fait par ailleurs état de 6,4 milliards de dirhams d’investissements industriels dans Rabat-Salé-Kénitra en 2024, en hausse de 27,1 % sur un an. Il ne précise pas quelle part revient à l’automobile. À l’échelle nationale, les investissements automobiles ont atteint 15,7 milliards de dirhams en 2024, contre 8,1 milliards en 2021. Ces chiffres signalent une accélération, sans permettre d’attribuer automatiquement à Kénitra l’ensemble de cette progression.

Un enjeu marocain aux effets régionaux

Le Maroc cherche à consolider une place industrielle tournée vers les marchés extérieurs. L’ajout de matériaux de batteries à l’écosystème de Kénitra peut réduire certaines étapes d’approvisionnement réalisées ailleurs. Toutefois, l’annonce d’une usine ne suffit pas à démontrer qu’une chaîne complète sera produite dans le pays. Il faudra suivre la part d’intrants locaux, la montée en puissance effective du site et la destination des matériaux.

À l’échelle africaine, ce projet rejoint une question plus large : le continent peut-il prendre part à la fabrication et à la transformation de composants liés à la transition énergétique, au-delà de l’extraction de matières premières ou de l’importation de produits finis ? La Banque africaine de développement présente l’usine intégrée de batteries comme un levier de développement d’un écosystème africain. Cette ambition devra être évaluée à partir des résultats concrets : emplois, compétences, achats locaux et accès des producteurs régionaux aux marchés.

Pour Kénitra et pour le Maroc, le prochain indicateur décisif ne sera donc pas seulement la capacité annoncée. Ce sera la manière dont le projet s’articulera avec les usines déjà présentes, les entreprises marocaines et la formation de la main-d’œuvre, tandis que les échéances de construction et de production restent à préciser.