Une rentrée qui dit plus qu’un calendrier universitaire

À Goma et à Bukavu, la question n’est plus seulement de savoir quand les cours reprendront. Elle touche désormais à une réalité plus lourde : qui a le pouvoir de nommer, de payer et de certifier dans des villes où l’État congolais et l’AFC/M23 se disputent encore les leviers de commandement. Dans l’est de la République démocratique du Congo, l’université est devenue un marqueur d’autorité autant qu’un lieu d’étude.

Le ministère de l’Enseignement supérieur, universitaire, recherche scientifique et innovations a suspendu les activités académiques dans plusieurs établissements publics de Goma et de Bukavu, tout en prévoyant une issue de rattrapage pour les étudiants finalistes de l’année 2025-2026. En face, les autorités de facto liées à l’AFC/M23 affirment vouloir maintenir les enseignements sur place, sans détailler ni le mécanisme, ni la chaîne de financement, ni l’instance qui validerait les diplômes.

Kinshasa, l’AFC/M23 et la bataille de la tutelle

Le conflit autour des universités ne sort pas de nulle part. Depuis la prise de Goma et de Bukavu par l’AFC/M23, la question de l’administration parallèle s’est imposée dans l’Est congolais. Les Nations unies ont décrit, dans leur rapport final de 2025, l’ampleur des gains territoriaux du mouvement et le basculement de ces espaces vers des structures de pouvoir concurrentes. Dans le même temps, les textes de suivi de l’ONU ont relevé que l’AFC/M23 avait déjà supervisé des examens d’État, introduit de nouveaux bulletins scolaires et exigé la rupture des liens avec le ministère congolais compétent.

Dans ce contexte, l’arrêté publié par Kinshasa vise plusieurs établissements publics, parmi lesquels l’Université de Goma, l’ISC-Goma, l’ISTM-Goma et l’ISP-Goma, mais aussi, à Bukavu, l’Université officielle de Bukavu, l’ISC-Bukavu, l’ISTM-Bukavu, l’ISP-Bukavu, l’ISDR-Bukavu et l’ISAM-Bukavu. Le ministère a aussi ouvert une option de poursuite des études dans des établissements légalement reconnus hors des zones de conflit, afin d’éviter une rupture totale des parcours.

Cette décision s’inscrit dans une séquence déjà visible depuis plusieurs mois. En juin 2026, le gouvernement avait rejeté des nominations opérées par l’AFC/M23 à la tête de l’Université de Goma. En août, il a qualifié d’illégales de nouvelles désignations dans dix établissements supérieurs de Goma et de Bukavu. La ligne de Kinshasa est nette : la tutelle universitaire reste un attribut de souveraineté, pas un champ de négociation locale.

Le camp de l’AFC/M23 défend, lui, une logique inverse. Dans les zones qu’il contrôle, il cherche à faire fonctionner des administrations parallèles, y compris dans l’éducation. Les experts onusiens ont déjà noté que le mouvement avait imposé des directives scolaires et universitaires, en cherchant à aligner les institutions locales sur sa propre architecture de pouvoir. Cette stratégie dépasse la seule gestion des campus. Elle touche au symbole même de l’État : le diplôme, la paie, l’autorité de nomination et la reconnaissance nationale.

Des étudiants pris entre mobilité forcée et incertitude juridique

Pour les étudiants, le sujet est concret. Un cursus interrompu dans un établissement public peut devenir un parcours administratif lourd : équivalences à demander, examens à revalider, frais de transfert à assumer, et parfois absence de garantie sur la reconnaissance finale du diplôme. Le ministère tente de limiter cette casse en autorisant les finalistes à achever leur parcours ailleurs. Mais cette solution suppose des établissements d’accueil, des dossiers transférables et des critères d’homologation clairs. Sans cela, la mobilité devient une charge de plus pour les familles.

Le cas du personnel est tout aussi sensible. Kinshasa a suspendu la rémunération de 48 agents de l’ESU-RSI, accusés d’avoir rejoint l’AFC/M23, d’avoir prêté allégeance au mouvement ou d’avoir accepté des fonctions sous son autorité. Cette mesure, annoncée après l’examen d’une commission mixte, envoie un signal disciplinaire fort. Elle marque aussi un tournant : le gouvernement ne se contente plus de contester les nominations adverses, il agit désormais sur la paie, donc sur le lien matériel entre l’État et ses agents.

Le problème dépasse toutefois le seul personnel visé. Dans l’Est, les enseignants, administratifs et cadres de l’éducation restent exposés aux effets de la guerre sur les circuits bancaires, les transports et les services publics. Les autorités congolaises ont déjà reconnu, dans d’autres secteurs, que la question salariale restait un nœud de fragilité dans les zones occupées ou contestées. Ici, le bras de fer universitaire révèle la même difficulté : maintenir une fonction publique nationale quand l’espace d’exercice est fragmenté.

Au-delà de Goma et Bukavu, un test pour la souveraineté éducative en Afrique centrale

La République démocratique du Congo n’est pas seule face à ce type de tension. En Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs, les conflits prolongés ont souvent produit des administrations concurrentes, des circuits parallèles de taxation, puis des systèmes d’enseignement déstabilisés. Mais le dossier congolais a une portée particulière, parce qu’il touche deux capitales provinciales, des établissements publics majeurs et la valeur nationale des diplômes. C’est une question d’État, mais aussi de mobilité sociale et de continuité académique pour une génération entière.

La portée régionale est immédiate. Le conflit de l’Est reste discuté dans plusieurs formats diplomatiques, du processus de Doha aux discussions appuyées par l’Union africaine et des partenaires internationaux. Les Nations unies ont encore alerté sur le risque de fragmentation progressive de la RDC, lié à l’extension territoriale de l’AFC/M23 et à l’affaiblissement de la présence étatique dans certaines zones. Dans ce cadre, l’université devient un terrain stratégique : si l’institution qui délivre le savoir perd sa chaîne de validation, la souveraineté s’érode aussi par le haut.

Le prochain point de vigilance est simple : savoir si les mécanismes annoncés par l’AFC/M23 seront effectivement mis en place, et sous quelle forme juridique. Dans le même temps, il faudra observer si Kinshasa parvient à organiser des passerelles crédibles pour les étudiants déplacés, sans les priver de leur droit à un diplôme reconnu. À ce stade, le dossier universitaire dit quelque chose de plus large que la rentrée académique. Il mesure, très concrètement, qui gouverne encore, et jusqu’où, dans l’Est congolais.