À Djouba, la crise humanitaire ne dépend plus seulement des financements disponibles. Elle se joue aussi sur les routes, aux postes de contrôle et dans les bureaux administratifs où les organisations doivent obtenir des autorisations pour travailler. Face à ces obstacles, Washington hausse le ton et menace de viser les responsables qui entravent l’aide.
Une pression américaine qui vise l’accès à l’aide
Le 20 septembre 2026, le Bureau des affaires africaines du département d’État américain a averti les autorités sud-soudanaises que les États-Unis pourraient recourir à « tous les outils disponibles », notamment à des sanctions et à des restrictions de visas. Washington accuse des responsables nationaux, régionaux et locaux de compliquer l’action humanitaire et de transformer certaines opérations de secours en source de revenus.
Le contenu de cette déclaration a été rapporté par Eye Radio, média basé au Soudan du Sud. La menace ne constitue pas l’annonce immédiate d’une nouvelle liste de personnes sanctionnées. Elle signale plutôt une volonté américaine de préparer des mesures ciblées contre les acteurs accusés d’entraver l’accès aux populations.
Cette mise en garde intervient alors que les États-Unis restent l’un des principaux bailleurs de l’aide au Soudan du Sud. Leur position est donc double : Washington veut maintenir l’assistance destinée aux populations, tout en utilisant son poids financier et diplomatique pour obtenir des changements dans la conduite des autorités.
Près de dix millions de personnes ont besoin d’assistance
Les chiffres disponibles confirment l’ampleur de la situation. En 2026, plus de 10 millions de personnes, soit environ deux tiers de la population sud-soudanaise, devraient avoir besoin d’une aide humanitaire. Cette estimation figure dans les données de l’Union européenne et dans les projections du Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires.
L’Organisation mondiale de la santé estime également que le plan humanitaire pour 2026 concerne environ 10 millions de personnes. Ce total inclut des personnes déplacées à l’intérieur du pays, des réfugiés, des familles revenues de l’étranger et des communautés d’accueil déjà confrontées au manque de services essentiels.
La crise ne résulte pas d’un seul facteur. Les violences locales, les déplacements forcés, les inondations, les épidémies, l’inflation et les conséquences de la guerre au Soudan voisin se renforcent mutuellement. L’arrivée de réfugiés et de personnes fuyant les combats au Soudan accroît la pression sur les marchés, les centres de santé et les réseaux d’eau.
Les besoins sont particulièrement lourds dans les États de Jonglei, de l’Unité et du Haut-Nil. Dans ces zones, les populations rurales dépendent largement de l’agriculture, de l’élevage et des échanges locaux. Lorsque les combats ferment les routes ou que les inondations isolent les villages, l’aide humanitaire devient souvent le seul accès aux soins, à la nourriture et à l’eau potable.
Le coût des blocages se mesure sur le terrain
Pour les organisations humanitaires, les obstacles ne se limitent pas aux attaques armées. Les retards d’autorisation, les taxes, les contrôles répétés et les demandes de paiement peuvent ralentir l’acheminement des vivres ou empêcher le déplacement du personnel.
Cette réalité s’ajoute à une insécurité croissante. Selon l’Associated Press, au moins 36 travailleurs humanitaires et sous-traitants ont été tués au Soudan du Sud depuis janvier 2026, contre 31 pour l’ensemble de l’année 2025. Plus de 450 incidents visant des personnels ou des biens humanitaires ont été recensés entre janvier et juillet.
Ces données montrent que les travailleurs sud-soudanais sont en première ligne. Ils représentent la majorité des personnels employés dans les opérations de secours. Lorsque les agences internationales réduisent leurs déplacements ou quittent temporairement une zone, les conséquences touchent d’abord les équipes locales et les communautés qu’elles desservent.
La question financière aggrave encore la situation. Les Nations unies ont prévenu que les ressources disponibles diminuaient alors que les besoins augmentaient. Le Programme alimentaire mondial a notamment alerté sur le risque de réduction de l’aide destinée à des centaines de milliers de réfugiés et de demandeurs d’asile présents dans le pays.
Une crise liée à l’application incomplète de l’accord de paix
La pression américaine s’inscrit dans une trajectoire politique plus large. Le Soudan du Sud reste engagé dans la mise en œuvre de l’accord de paix revitalisé de 2018. Ce texte prévoit le partage du pouvoir, la réunification des forces armées et l’organisation d’élections nationales.
Or, plusieurs engagements demeurent inachevés. La réunification des forces progresse lentement. Les violences entre groupes armés se poursuivent dans plusieurs États. Dans le même temps, la préparation du scrutin annoncé pour décembre 2026 reste entourée d’incertitudes.
L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Est, considère toujours l’accord de paix comme le cadre central de la transition. Dans un communiqué publié en septembre 2026, l’organisation a appelé à un dialogue inclusif et à une clarification consensuelle du calendrier électoral.
La crise humanitaire et la crise politique se nourrissent ainsi l’une l’autre. L’insécurité empêche l’aide d’atteindre certaines communautés. En retour, la privation de services et la compétition pour les ressources peuvent accentuer les tensions locales. Sans progrès politique, les opérations humanitaires risquent de rester une réponse provisoire à une instabilité durable.
Des sanctions qui posent aussi la question de leurs effets
Les États-Unis disposent déjà d’un régime de sanctions lié au Soudan du Sud. Créé en 2014, il permet de viser des personnes accusées de menacer la paix, de bloquer le processus politique, de commettre de graves violations des droits humains ou d’attaquer des opérations de maintien de la paix.
La nouveauté de l’avertissement du 20 septembre tient à son lien direct avec l’accès humanitaire. Des sanctions individuelles ou des restrictions de visas pourraient viser des responsables précis. Elles auraient pour objectif d’augmenter le coût politique des blocages sans interrompre l’aide destinée aux populations.
Le risque, toutefois, est de voir les mesures extérieures compliquer davantage les relations entre bailleurs et autorités sud-soudanaises. Les agences devront préserver leur accès aux territoires, tout en évitant d’être perçues comme les instruments d’une confrontation diplomatique. La protection des civils dépendra donc autant de la pression internationale que de la capacité des acteurs sud-soudanais à garantir un accès régulier et sûr.
Le prochain test sera régional et électoral
Dans les prochains mois, trois indicateurs seront déterminants : l’évolution des combats dans les États de l’est, la capacité du gouvernement à sécuriser les couloirs humanitaires et les progrès concrets vers les élections prévues en décembre 2026.
Pour l’IGAD, l’Union africaine et les Nations unies, l’enjeu dépasse la seule relation entre Washington et Djouba. Le Soudan du Sud se trouve au croisement de plusieurs crises régionales. La guerre au Soudan, les déplacements transfrontaliers et la fragilité des accords de paix en Afrique de l’Est pèsent directement sur sa stabilité.
La menace américaine de sanctions place donc les autorités sud-soudanaises devant une exigence précise : réduire les entraves administratives et sécuritaires qui empêchent l’aide d’arriver. Mais la réponse durable passera par un accord de paix appliqué, des institutions capables de fonctionner dans les États et une transition électorale suffisamment crédible pour réduire la dépendance à l’urgence.