Sur la rive, l’attente devient une seconde épreuve

Dans le territoire de Demba, au Kasaï-Central, une traversée de quelques minutes peut basculer en drame. Sur la rivière Lulua, la pirogue n’est pas seulement un moyen de transport : c’est souvent le seul passage possible quand il n’y a ni pont, ni bac sécurisé, ni dispositif de secours. Cette réalité pèse d’abord sur les familles rurales, qui vivent au rythme des saisons, des marchés et des activités de survie.

Le naufrage signalé mercredi 5 août à hauteur du village de Bakua Mulamba Nkanga rappelle à quel point la mobilité fluviale reste fragile dans plusieurs zones de la République démocratique du Congo. Dans cette province enclavée, les habitants de Demba dépendent encore de traversées artisanales pour rejoindre les champs, les écoles, les villages voisins et les petites zones de collecte. La société civile locale parle depuis des mois d’une situation connue de tous, mais toujours peu corrigée sur le terrain.

Ce que l’on sait du drame sur la Lulua

Selon les informations recueillies localement, plus de dix enfants ont disparu après le chavirement d’une pirogue sur la Lulua. Les enfants revenaient d’une cueillette de chenilles dans le secteur de Tshibote, une activité saisonnière importante pour de nombreux ménages du Kasaï-Central, à la fois pour l’alimentation et pour un petit revenu complémentaire. Le pagayeur est le seul occupant de l’embarcation à avoir survécu. Il aurait gagné la rive à la nage avant d’être interpellé par la police pour éclairer les circonstances de l’accident.

Les recherches se sont poursuivies avec l’appui des riverains et des autorités locales, mais les premières heures n’ont pas permis de retrouver les victimes. Dans ce type de naufrage, le bilan peut évoluer rapidement. À ce stade, il convient donc de parler d’un bilan provisoire, tant que les opérations de repêchage ne sont pas achevées et qu’aucune autorité compétente n’a établi un décompte définitif.

Ce drame s’inscrit dans un environnement où Demba est déjà décrit comme un territoire enclavé et difficile d’accès. En avril 2026, des alertes locales faisaient état de la vulnérabilité de plusieurs points de franchissement, notamment autour de la rivière et des ouvrages de la RN41, ce qui montre que les difficultés de circulation ne sont pas nouvelles. La zone de Tshibote, comme d’autres secteurs de Demba, reste exposée aux ruptures de mobilité dès que les pluies grossissent les cours d’eau.

Un problème de sécurité publique, pas seulement un accident

Le choc humain est immense, mais la question dépasse le seul naufrage. Dans la plupart des accidents fluviaux en RDC, plusieurs facteurs reviennent : surcharge des embarcations, vétusté du matériel, absence de gilets de sauvetage, manque de contrôle et insuffisance des infrastructures de franchissement. Le pays le sait. Les naufrages sur les rivières et lacs reviennent régulièrement dans l’actualité, avec des bilans parfois lourds et souvent provisoires. En mai 2020, au Tanganyika, un naufrage à Kaye avait laissé 13 enfants portés disparus. En août 2024, sur le lac Mai-Ndombe, le bilan du naufrage de Lukeni est monté à 29 corps repêchés. En mai 2026, à Bagata, dans le Kwilu, un autre accident nautique a fait au moins 11 morts, dont trois enfants de moins de 10 ans.

À Demba, la société civile locale ne demande pas seulement des secours immédiats. Elle réclame une réponse durable : une embarcation sécurisée en attendant mieux, des gilets de sauvetage et, surtout, un pont sur la Lulua. Cette demande n’a rien d’abstrait. Elle touche à la sécurité quotidienne des enfants, des cultivateurs, des commerçantes et des familles qui traversent avec peu de moyens, souvent sans alternative routière crédible. Le problème est donc social, économique et territorial à la fois.

Le gouvernement congolais lui-même affiche, au niveau national, l’objectif d’améliorer la sécurité des usagers des transports et de moderniser les voies d’eau. Le Plan national de sécurité routière présenté en 2026 insiste sur un système de transport intégré, avec des voies fluviales mieux entretenues, des ports modernisés et un meilleur encadrement des usagers. La RDC a aussi réaffirmé, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, son engagement pour la sûreté des voies navigables. Entre le discours et le terrain, il reste pourtant un écart visible dans les provinces rurales.

Kinshasa, les provinces et le défi du maillage territorial

Le cas de Demba renvoie à un enjeu plus large : la capacité de l’État à relier les territoires à la capitale, Kinshasa, sans exposer les populations à des risques évitables. En RDC, la décentralisation a donné plus de responsabilités aux provinces, mais les moyens suivent rarement au même rythme. Dans les espaces ruraux, l’absence d’infrastructures de base transforme une traversée en loterie. Les familles les plus modestes paient le prix le plus lourd, car elles n’ont ni véhicule, ni carburant, ni itinéraire de rechange.

Cette fragilité locale a aussi une portée régionale. La RDC appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, et à la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, deux cadres qui mettent en avant l’intégration, les infrastructures et la circulation des personnes et des biens. Kinshasa s’y engage sur le papier, mais le vécu des territoires rappelle que l’intégration commence aussi par un pont, un bac fiable, un réseau entretenu et un contrôle réel des transports. Sans cela, les couloirs fluviaux restent des espaces de vulnérabilité plutôt que de connexion.

La portée continentale du drame de Demba est là : il dit quelque chose de la RDC, mais aussi de nombreux pays africains où le transport fluvial demeure vital et sous-investi. Quand les voies d’eau remplacent la route, la sécurité des passagers devient une politique publique à part entière. Le prochain test sera concret : la vitesse de la réponse provinciale, la mobilisation des moyens de recherche et, au-delà, la décision d’investir réellement dans un passage sûr sur la Lulua. Dans ce territoire du Kasaï-Central, la question n’est pas seulement de pleurer les disparus. Elle est de savoir combien de temps encore les habitants devront traverser au risque de leur vie.