À Dakar, la discussion sur l’accès à l’eau et à l’assainissement côtoie une question plus politique : qui peut documenter les abus, les contester et en demander réparation ? Réunis du 8 au 10 octobre 2026, des représentants d’organisations de la société civile ont placé la protection des libertés au cœur de leurs échanges, avant l’ouverture d’une session continentale consacrée aux droits humains.

Dakar, carrefour du dialogue africain

Le forum des ONG précède la 89e session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), l’organe de l’Union africaine chargé de suivre l’application de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. La phase publique de la session se tient à Dakar du 12 au 21 octobre. Une phase privée, organisée en ligne, a eu lieu du 21 septembre au 1er octobre, précise la Commission.

Le Centre africain pour la démocratie et les études des droits de l’homme a organisé le forum du 8 au 10 octobre. Les participants devaient formuler des recommandations à soumettre à la Commission. D’après l’agence panafricaine APA, les débats ont porté sur les libertés civiques, mais aussi sur l’eau et l’assainissement, thèmes liés à la santé, à l’éducation et à l’égalité.

Cette rencontre s’inscrit dans une séquence où le Sénégal cherche à associer davantage la société civile aux politiques publiques. À Dakar, le directeur des Droits humains au ministère de la Justice, Julien Ngagne Ndour, a souligné le rôle des organisations dans leur conception et leur suivi, rapporte APA. Mais le dialogue institutionnel ne règle pas, à lui seul, les questions de responsabilité ni les inquiétudes des défenseurs.

Au Sahel, des alertes qui réclament vérification

Parmi les voix entendues figure Bineta Sidibé-Gascon, présidente burkinabè de l’Observatoire Kisal. Elle décrit une pression croissante contre les militants des droits humains dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, qui réunit le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Elle évoque des disparitions forcées et une répression visant des personnes engagées dans la défense des libertés. Ces accusations graves doivent être examinées au cas par cas et confrontées aux réponses des autorités concernées.

Le cas du journaliste burkinabè Atiana Serge Oulon illustre la difficulté d’établir les faits. Enlevé à Ouagadougou le 24 juin 2024, il n’a pas été localisé publiquement par sa famille et ses soutiens. En juin 2026, Human Rights Watch, Amnesty International et d’autres organisations ont demandé aux autorités de rendre compte de son sort. Les autorités burkinabè ont indiqué qu’il avait été enrôlé dans les forces armées ; une enquête de Reporters sans frontières, citée par ces organisations, affirme qu’il aurait été détenu dans des lieux non officiels. Ces éléments restent des affirmations attribuées, et non une constatation judiciaire indépendante.

La pression sur les médias inquiète également les participants. Un défenseur cité dans le compte rendu initial du forum, sous couvert d’anonymat, affirme que des journalistes burkinabè ont dû partir en exil et que ceux qui restent travaillent sous contrainte. Le chiffre de 21 journalistes exilés avancé dans ce témoignage n’a pas pu être confirmé par une seconde source indépendante ; il ne peut donc être présenté comme un bilan établi.

Le constat régional est toutefois documenté à une échelle plus large. CIVICUS Monitor classe l’espace civique comme « obstrué », « réprimé » ou « fermé » dans 44 des 50 pays et territoires d’Afrique subsaharienne évalués pour son rapport 2025. Cet indicateur agrège des situations nationales différentes : il signale une tendance, sans rendre chaque pays ni chaque expérience équivalents.

Le Sénégal aussi face à ses propres questions

Accueillir une session sur les droits humains donne au Sénégal un rôle de plateforme régionale, pas celui d’un observateur extérieur aux débats. Entre 2021 et 2024, des manifestations et leur répression ont marqué la vie politique du pays. Amnesty International a demandé vérité, justice et réparation pour les victimes. En 2025, le Parlement a révisé la loi d’amnistie de 2024 afin d’exclure notamment certains crimes graves de son champ, selon l’agence Associated Press.

Cette trajectoire récente compte pour les Sénégalais, car la crédibilité d’une institution se mesure aussi à la manière dont les recommandations continentales sont appliquées chez elle. Les autorités sénégalaises ont, de leur côté, présenté la participation de la société civile au suivi des politiques publiques comme importante. Le défi est de traduire ce principe en garanties concrètes : accès à l’information, liberté de réunion et enquêtes effectives lorsque des violations sont alléguées.

La CADHP peut examiner la situation des droits humains en Afrique, recevoir des interventions et discuter de la coopération avec les organisations non gouvernementales et les institutions nationales. Elle peut ainsi porter des préoccupations dans le cadre de la Charte. Mais les alertes recueillies dans un forum ne valent pas, à elles seules, décision ou enquête : leur suite dépend aussi de la documentation, des échanges avec les États et du suivi des recommandations.

Des recommandations à l’épreuve du suivi

Le forum de Dakar a donc une fonction précise : faire remonter des témoignages et des constats issus de plusieurs pays vers un mécanisme africain. Son utilité dépendra moins du nombre de prises de parole que de la capacité à protéger les personnes qui témoignent, à vérifier les informations et à maintenir les dossiers ouverts après la session.

Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu dépasse le seul Sahel central. La liberté d’informer et l’accès à des recours crédibles conditionnent la confiance entre populations et institutions, en période de crise comme en période électorale. À Dakar, la prochaine étape sera de voir quelles préoccupations des ONG seront effectivement examinées du 12 au 21 octobre, et quelles réponses les États apporteront dans le cadre de la Commission.