À Dakar, les débats sur les droits humains ne se limiteront pas aux rapports institutionnels. Des citoyens, des activistes et des défenseurs venus du Sahel veulent faire remonter leurs expériences concrètes auprès de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), l’organe de l’Union africaine chargé de promouvoir et de protéger ces droits sur le continent.
Une consultation ancrée dans les réalités du Sahel
Le réseau panafricain AfricTivistes a lancé, le 17 septembre 2026, une consultation citoyenne en amont de la 89e session ordinaire de la CADHP. La session publique se tiendra à Dakar, au Sénégal, du 12 au 21 octobre 2026.
La démarche s’adresse aux citoyens, aux organisations de la société civile, aux militants et aux défenseurs des droits humains. Elle s’appuie notamment sur les communautés Sahel Activistes, Sahel Résilience et les CitizenLabs. L’objectif est de documenter les préoccupations exprimées sur le terrain, puis de les rassembler dans une synthèse destinée à la Commission.
Cette initiative intervient dans une région marquée par des recompositions politiques rapides. Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les autorités de transition ont redéfini les institutions et les relations avec les organisations régionales. Dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, les tensions portent davantage sur la participation politique, les libertés publiques ou la protection des acteurs associatifs.
Le Sahel n’est donc pas un espace politique uniforme. Les situations varient selon les pays, les régions et les communautés. Les habitants des capitales ne rencontrent pas les mêmes obstacles que ceux des zones rurales. De même, les contraintes pesant sur une organisation légalement constituée diffèrent de celles rencontrées par des collectifs informels ou des journalistes indépendants.
Libertés publiques, information et droits numériques
La consultation porte sur cinq grands axes. Ils concernent l’espace civique et les libertés fondamentales, la liberté d’information et les droits numériques, la protection des populations et l’accès à la justice, la participation citoyenne ainsi que l’accès aux mécanismes africains de protection des droits humains.
Le choix du numérique répond à une évolution concrète des mobilisations africaines. Les réseaux sociaux facilitent la circulation des alertes, des témoignages et des documents. Ils exposent aussi leurs utilisateurs à la surveillance, aux restrictions d’accès, aux campagnes de désinformation et aux poursuites liées aux publications en ligne.
La question de l’accès à l’information reste également centrale. Dans les périodes de crise sécuritaire ou de transition politique, les citoyens ont besoin de données vérifiables sur les décisions publiques, les restrictions de circulation, les opérations militaires et la gestion des services essentiels. Lorsque l’information officielle demeure limitée, les rumeurs occupent rapidement l’espace.
Pour éviter de réduire la consultation à un inventaire des difficultés, AfricTivistes prévoit une grille en cinq étapes. Les participants sont invités à décrire un constat, à préciser la préoccupation associée, à présenter les réponses déjà existantes, à identifier leurs limites et à formuler des recommandations.
Cette méthode peut aider à distinguer les problèmes de principe des obstacles pratiques. Elle permet aussi de faire apparaître les solutions déjà développées par les communautés, les médias locaux, les associations de défense des droits et les réseaux de jeunes. Dans plusieurs pays, ces acteurs assurent une veille citoyenne malgré des moyens limités et un environnement parfois instable.
Une session de la CADHP à Dakar en octobre
La 89e session ordinaire de la CADHP comprend deux séquences. La partie privée se déroule en ligne du 21 septembre au 1er octobre 2026. La partie publique aura lieu en présentiel à l’hôtel King Fahd Palace de Dakar, du 12 au 21 octobre, conformément à l’avis officiel de la Commission.
La session réunira les commissaires, les représentants des États parties à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, les institutions nationales, les organisations non gouvernementales et d’autres acteurs publics ou associatifs. La Commission examine notamment la situation des droits humains, échange avec les parties prenantes et formule des recommandations.
Un forum de pré-session réunissant les États parties est annoncé les 10 et 11 octobre à Dakar. D’autres rencontres de la société civile doivent également entourer la session. Ces espaces préparatoires comptent, car ils permettent aux organisations de présenter leurs analyses avant les échanges formels avec les délégations étatiques.
Le calendrier donnera une portée symbolique particulière à la clôture de la session. Le 21 octobre marquera les 40 ans de l’entrée en vigueur de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Adoptée à Nairobi, au Kenya, le 27 juin 1981, elle est devenue juridiquement applicable le 21 octobre 1986. La CADHP a été installée en 1987.
La Charte ne reprend pas seulement les droits individuels reconnus par les instruments internationaux. Elle consacre aussi des droits des peuples, comme le droit au développement, à la paix et à la sécurité. Cette dimension demeure importante dans des sociétés où les enjeux communautaires, territoriaux et environnementaux se mêlent souvent aux droits civils et politiques.
De la collecte citoyenne au dialogue institutionnel
La consultation actuelle prolonge une première expérience menée entre 2021 et 2024 dans le cadre du Charter Project Africa. Cette initiative portait sur la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Elle avait abordé la liberté d’expression, le respect des constitutions, la limitation des mandats et la représentation des jeunes et des femmes.
Selon le bilan publié par AfricTivistes, cette première phase avait recueilli plus de 60 contributions en français et en anglais. Elle avait aussi donné lieu à cinq webinaires et à un rapport de synthèse. Ces résultats montrent l’intérêt d’associer les échanges numériques à des formats plus classiques de dialogue citoyen.
Pour la nouvelle séquence, les contributions seront recueillies au moyen de webinaires, de consultations communautaires, de campagnes numériques et d’une plateforme en ligne dédiée. Le dispositif est présenté sur la plateforme de consultation citoyenne panafricaine.
La restitution prévue à Dakar devra toutefois relever un défi majeur : transformer les témoignages en recommandations exploitables. Une plainte individuelle, une restriction locale ou une difficulté d’accès à la justice doivent pouvoir être reliées à des mécanismes précis de suivi, de protection ou de dialogue avec les autorités.
Un test pour les mécanismes africains
La démarche pose finalement une question plus large. Les institutions africaines de protection des droits peuvent-elles rester accessibles aux citoyens qui vivent loin des capitales et disposent de peu de ressources juridiques ou numériques ? La réponse dépendra autant de la qualité des contributions que de la capacité de la CADHP et des États à en assurer le suivi.
La session de Dakar sera donc observée au-delà du Sénégal. Elle permettra de mesurer la place accordée aux voix de la société civile dans une période de transition politique et de fortes tensions sécuritaires au Sahel. Elle montrera aussi si les mécanismes continentaux peuvent rapprocher leurs procédures des réalités vécues dans les quartiers urbains, les zones rurales et les territoires frontaliers.
Le rendez-vous du 21 octobre donnera un premier point de repère. Quarante ans après l’entrée en vigueur de la Charte, l’enjeu ne sera pas seulement de rappeler son histoire. Il consistera aussi à vérifier comment ses principes peuvent répondre aux défis actuels de l’information, de la participation et de la protection des citoyens africains.