Un retour bref, mais lourd de sens

À Dakar, une poignée d’heures a suffi pour raviver plusieurs lignes de fracture à la fois. Le retour de Macky Sall dans la capitale sénégalaise, le 17 juillet 2026, n’était pas seulement un déplacement de courtoisie : il mettait face à face un ancien chef d’État, aujourd’hui candidat au poste de secrétaire général de l’ONU, et son successeur Bassirou Diomaye Faye, dans un Sénégal encore traversé par les dossiers de la dette, des violences politiques et des fidélités partisanes.

Le contraste est net. D’un côté, un ex-président qui cherche à se repositionner sur la scène multilatérale. De l’autre, un pouvoir issu de l’alternance de mars 2024, élu sur une promesse de rupture, de transparence et de souveraineté économique. Cette rencontre a donc dépassé la simple civilité républicaine. Elle a rappelé que la vie politique sénégalaise reste structurée par l’héritage de la dernière décennie.

Le cadre sénégalais et ouest-africain

Le Sénégal demeure un acteur politique majeur en Afrique de l’Ouest, au sein de la CEDEAO, où chaque séquence de stabilité institutionnelle compte pour la région. Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, Dakar affiche une ligne plus souverainiste, tout en gardant des canaux ouverts avec les partenaires africains et internationaux. La présidence sénégalaise elle-même a récemment mis en avant une « Afrique souveraine, innovante » lors d’un sommet à Nairobi.

Ce contexte régional est important. Le Sénégal n’avance pas en vase clos. Son économie reste sous tension après la révision des comptes publics et la découverte d’une dette sous-déclarée entre 2019 et 2023, confirmée par le FMI. Cette affaire pèse sur les marges de manœuvre budgétaires, sur la crédibilité financière de l’État et sur le calendrier des réformes.

Dans le même temps, la diplomatie ouest-africaine se recompose. Les capitales de la région observent de près la capacité de Dakar à tenir ensemble stabilité intérieure, discipline budgétaire et influence extérieure. C’est dans ce cadre qu’un ancien président sénégalais en quête d’un poste onusien devient aussi un sujet de politique régionale.

Ce qui s’est passé à Dakar

Macky Sall a atterri peu après 15 heures à Dakar, accueilli par ses partisans, avant d’être reçu au palais présidentiel par Bassirou Diomaye Faye. La présidence sénégalaise a publié une image de la rencontre sans en détailler le contenu. L’ancien président a quitté le pays le même jour, après un passage très court.

Cette visite avait un objectif clair : défendre sa candidature au poste de secrétaire général de l’ONU. Le dossier a été officiellement transmis à l’Organisation des Nations unies par le Burundi, qui a présenté sa nomination le 2 mars 2026. Le processus de sélection est encadré par l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité, et le mandat d’António Guterres s’achève le 31 décembre 2026.

Sur le plan politique, cette audience a aussitôt divisé. Des soutiens de Macky Sall y ont vu un geste de respect institutionnel. Dans le camp présidentiel, en revanche, la séquence a été mal reçue par une partie des cadres, alors que les tensions entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont déjà fragilisé la majorité. Un conseiller à la présidence a même annoncé sa démission, estimant que les victimes de la répression n’avaient pas encore obtenu justice.

Justice, dette et bataille du récit

Les critiques contre Macky Sall ne viennent pas seulement de la rivalité politique. Elles s’appuient sur deux griefs lourds. D’abord, les morts et les blessés liés aux manifestations de 2021 à 2024, dans un climat de forte tension autour du pouvoir et de l’opposition. Ensuite, le dossier de la dette cachée, qui a révélé l’ampleur des déséquilibres budgétaires hérités du précédent régime. Le FMI a confirmé en 2025 un sous-enregistrement des déficits et de la dette, avec une dette centrale réévaluée à 99,7 % du PIB fin 2023, contre 74,4 % auparavant.

Ces deux sujets ne relèvent pas de la seule polémique. Ils influencent la confiance des ménages, le coût du financement public et la capacité de l’État à investir. Pour les Sénégalais, cela se traduit concrètement par une pression accrue sur les finances publiques, des arbitrages plus difficiles et une attente forte de vérité institutionnelle. Pour les autorités, la question est double : reconstruire la crédibilité économique et conserver l’initiative politique.

Dans ce duel de récits, Macky Sall cherche à se présenter comme un profil expérimenté, capable de porter une voix africaine au sommet de l’ONU. Ses détracteurs rappellent au contraire qu’un retour au premier plan international ne peut pas effacer les comptes politiques laissés au pays. Bassirou Diomaye Faye, lui, doit arbitrer entre la retenue institutionnelle, l’exigence de justice et les équilibres d’un pouvoir encore en consolidation.

Une séquence à portée continentale

La portée dépasse le Sénégal. La candidature de Macky Sall touche à une question sensible pour l’Afrique : qui porte la voix du continent dans une grande organisation multilatérale, et selon quelle légitimité politique ? Le fait qu’un ancien président soit présenté par le Burundi, alors président de l’Union africaine en 2026, montre combien les alliances continentales, les équilibres régionaux et les calculs diplomatiques pèsent dans ces compétitions.

Pour l’Afrique de l’Ouest, la séquence envoie aussi un message simple. Les transitions politiques ne gomment pas les passifs. Elles les gèrent, les arbitrent ou les rouvrent. Le Sénégal, souvent présenté comme une place forte de stabilité institutionnelle dans la sous-région, montre aujourd’hui qu’une alternance peut coexister avec des tensions fortes sur la justice, la mémoire politique et la gouvernance économique.

Le prochain rendez-vous se jouera à New York, dans le calendrier formel de la sélection du futur secrétaire général de l’ONU. Mais la lecture africaine du dossier se décidera aussi à Dakar, dans la manière dont l’État sénégalais refera ou non le dossier des violences passées et de la dette publique. C’est là que se mesure, bien au-delà d’une audience au palais, la solidité d’une alternance.