À Bunia, la santé publique tient autant au paiement qu’aux médicaments

Dans l’est de la République démocratique du Congo, la lutte contre Ebola ne se joue pas seulement dans les centres de traitement. Elle dépend aussi d’un élément très simple : les soignants doivent être payés à temps pour continuer à travailler dans des conditions déjà éprouvantes. À Bunia, chef-lieu de l’Ituri, la colère née des arriérés de salaires a rappelé qu’une riposte sanitaire peut vaciller pour des raisons administratives autant que médicales.

Le sujet dépasse la seule province. Depuis le 15 mai 2026, la RDC affronte une épidémie de maladie à virus Ebola causée par le virus Bundibugyo, un variant pour lequel il n’existe pas de vaccin homologué, contrairement à la souche Zaire plus connue du grand public. La réponse mobilise le ministère de la Santé, l’Institut national de santé publique, la présidence, l’OMS et plusieurs partenaires, dans un contexte où l’Ituri concentre l’essentiel des cas.

Une riposte sanitaire fragilisée par les retards de paie

Samedi 26 juillet 2026, les personnels du centre de traitement Elikya, à Bunia, ont cessé le travail pour réclamer le paiement de primes et de salaires en attente. Des médecins, des infirmiers et des agents de sécurité ont rejoint le mouvement, selon les témoignages recueillis sur place, après déjà une première grève au grand hôpital général de Bunia la semaine précédente. La mobilisation a perturbé la prise en charge des patients au cœur même de l’épicentre épidémique.

Le désaccord porte sur deux mois de primes de performance non versées, pendant que certains agents disent ne pas avoir été payés depuis le début de la flambée. Un responsable de la riposte a reconnu que la question des paiements était en cours de règlement, avec un basculement vers le mobile money pour accélérer les versements. Ce point est important : dans une crise épidémique, quelques jours de retard peuvent suffire à démobiliser des équipes déjà sous pression.

Les données officielles publiées à la même période montrent l’ampleur de l’épidémie. La présidence congolaise a indiqué le 13 juillet 2026 que 1 900 cas de contamination et 700 décès avaient alors été recensés. Quelques jours plus tard, le bilan communiqué par les autorités et repris par plusieurs médias était monté à 2 973 cas confirmés et 1 309 décès. Ces chiffres illustrent une progression rapide, mais ils doivent être lus comme des bilans de situation, appelés à évoluer au fil des enquêtes de terrain.

La province de l’Ituri reste le foyer principal. La présidence a indiqué que Bunia, Rwampara, Mungwalu, Nyankunde et Nizi concentrent l’essentiel des cas dans la province. Les services de santé congolais avaient déjà signalé, début juin, que l’épidémie touchait aussi le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, signe d’une surveillance difficile dans un espace marqué par les déplacements de population et l’insécurité.

Ce que révèle la crise : gouvernance, confiance et continuité des soins

Le conflit autour des salaires n’est pas un détail social. Il dit quelque chose de la chaîne de réponse elle-même. Quand les soignants cessent le travail, le tri des cas ralentit, les isolements se fragilisent et les familles perdent confiance. Or, dans les épidémies d’Ebola, la confiance communautaire compte autant que les protocoles. L’OMS et les autorités congolaises ont d’ailleurs insisté, fin mai, sur une riposte « en évolution rapide » nécessitant une coopération étroite avec les provinces et les partenaires humanitaires.

Le problème est aussi institutionnel. Le gouvernement central a multiplié les réunions de crise à Kinshasa, la capitale, tandis que le terrain reste géré par les équipes provinciales et les centres de traitement de l’Ituri. Cette distance entre la décision et l’exécution crée souvent des frictions sur les paiements, les primes et l’approvisionnement. Dans une province où les zones de santé sont déjà sous pression, le moindre retard administratif devient un risque sanitaire.

La réponse congolaise a pourtant montré des signes d’organisation. En juin, le ministre de la Santé s’est rendu à l’hôpital général de Bunia puis au centre de traitement Elikya pour évaluer la prise en charge, tandis que l’OMS soulignait la survie de soignants guéris à Bunia, preuve que des soins précoces et structurés peuvent sauver des vies. Mais ces progrès restent fragiles si les équipes qui les portent n’ont ni stabilité ni visibilité sur leur rémunération.

La situation est encore compliquée par l’environnement sécuritaire de l’est congolais. Déplacements forcés, routes instables, méfiance de certaines communautés et tensions locales rendent plus difficile le suivi des contacts. Plusieurs sources ont aussi évoqué des attaques contre des structures de santé et des résistances autour des enterrements sécurisés. Dans ce contexte, la santé publique devient un service de proximité autant qu’un dossier d’État.

Un signal pour toute l’Afrique centrale, et au-delà

Le cas de Bunia parle à toute l’Afrique centrale. Il rappelle qu’une riposte contre une fièvre hémorragique ne repose pas seulement sur les laboratoires et les partenaires internationaux, mais aussi sur la régularité des dépenses publiques, la gestion des ressources humaines et la confiance entre l’État et les agents de première ligne. Quand ces maillons cèdent, le coût humain augmente vite.

Il faut aussi regarder l’échelle régionale. L’Ituri partage des frontières et des flux avec l’Ouganda et le Sud-Soudan. Les autorités sanitaires doivent donc penser au-delà du territoire national, dans une logique de surveillance transfrontalière. C’est l’un des ressorts habituels des alertes Ebola dans la région des Grands Lacs : une épidémie locale peut vite devenir un dossier régional si la coordination faiblit.

Dans les prochains jours, l’enjeu ne sera pas seulement de faire reculer les contaminations. Il faudra surtout voir si les autorités congolaises parviennent à sécuriser les paiements, maintenir les équipes au complet et préserver l’accès aux soins dans les centres de Bunia. À ce stade, la crise dit une chose simple : en RDC, la lutte contre Ebola se gagne autant dans les salles de traitement qu’au moment où la paie tombe effectivement.