À Bukavu et à Goma, la rue dit son épuisement

Dans l’Est congolais, la lassitude se voit aussi dans les pancartes. Quand des habitants descendent ensemble dans la rue pour réclamer la paix, ils ne commentent pas seulement une guerre lointaine : ils parlent aussi des marchés fermés, des trajets suspendus, des familles déplacées et d’une économie de survie qui s’effrite au rythme des combats.

La scène s’inscrit dans un contexte plus large. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu restent au cœur de la crise armée qui oppose les forces congolaises et l’AFC/M23, tandis que les initiatives diplomatiques se multiplient sans effacer, sur le terrain, l’insécurité ni les déplacements de population. À l’échelle régionale, la SADC, la CIRGL et les partenaires onusiens continuent d’appeler à un règlement politique, mais les habitants attendent surtout des effets concrets.

Ce que les manifestants ont demandé

À Bukavu, la marche organisée par des forces vives de la société civile et des mouvements citoyens a porté plusieurs messages à la fois : exigence de paix, appel à un dialogue inclusif entre Congolais, refus d’une révision constitutionnelle jugée prématurée, et contestation des sanctions onusiennes visant des responsables de l’AFC/M23, selon les slogans et le mémorandum lus sur place. Les commerces, les boutiques, les marchés et une partie des transports sont restés à l’arrêt pendant la mobilisation, encadrée par la police présente dans la ville.

Le mémorandum transmis par les organisateurs demandait aussi à l’ONU de privilégier une approche qui favorise la décrispation plutôt qu’une logique de sanctions. Dans la rue, une manifestante citée par les organisateurs a résumé l’attente la plus simple : que Kinshasa, l’AFC/M23 et les puissances extérieures donnent enfin la paix aux Congolais. Cette parole dit bien le cœur du malaise : beaucoup d’habitants ne veulent plus choisir entre des camps, mais retrouver une vie normale.

Les autorités locales de l’AFC/M23, présentes dans la zone contrôlée par le mouvement, ont reçu le message. Mais cette marche n’a pas fait l’unanimité. Des critiques ont dénoncé une mobilisation forcée et une instrumentalisation de la société civile. Cette controverse rappelle que, dans les territoires occupés ou disputés, chaque prise de parole publique devient aussitôt un test de rapport de force.

Pourquoi le débat dépasse la seule manifestation

La guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo ne se limite plus aux lignes de front. Elle touche l’administration locale, le commerce, les écoles, les routes et les hôpitaux. En janvier 2025, la société civile du Sud-Kivu décrivait déjà une situation sécuritaire fortement dégradée et une crise humanitaire devenue critique, alors que les combats se rapprochaient de Goma et gagnaient plusieurs zones du Sud-Kivu.

Sur le plan international, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution 2773 en 2025, en condamnant l’offensive du M23, en exigeant l’arrêt des hostilités et le retrait du mouvement des zones contrôlées. Le Conseil a aussi réaffirmé le cadre des sanctions déjà en vigueur sur la RDC, hérité du régime mis en place par la résolution 1533, qui encadre l’embargo sur les armes et le suivi des groupes armés opérant sur le territoire congolais.

Mais le message venu de Bukavu montre une autre réalité politique : une partie de la société civile ne veut pas seulement la victoire d’un camp. Elle réclame un espace où tous les acteurs congolais, armés et non armés, acceptent de parler. Cette demande de dialogue inclusif n’est pas nouvelle. Elle revient à chaque poussée de violence, parce qu’elle traduit l’idée qu’aucune stabilité durable ne pourra se construire sans accord politique plus large, surtout dans une région où les conflits se superposent depuis des années.

Ce que cela change pour les Congolais et pour la région

Pour les habitants de Goma, Bukavu et des localités sous tension, le coût est immédiat. Un jour de marche ou de combat pèse sur les revenus journaliers, sur les déplacements vers les champs ou les marchés, et sur l’accès aux services de base. Pour les autorités à Kinshasa, la question est aussi politique : comment garder l’initiative sur un territoire où l’État reste contesté, fragmenté ou absent par endroits ? Pour l’AFC/M23, ces mobilisations sont un signal à double tranchant, car elles peuvent servir de levier pour réclamer une discussion, mais aussi révéler un rejet local de l’occupation et de la guerre.

La portée dépasse la frontière congolaise. Dans les Grands Lacs, chaque mouvement de rue à Bukavu ou Goma résonne à Kigali, à Bujumbura, à Kampala et auprès des organisations régionales qui tentent de contenir une crise transfrontalière. Les initiatives de paix, qu’elles viennent de Washington, de la CIRGL ou d’autres cadres diplomatiques, n’auront de poids que si elles se traduisent par une baisse visible de la violence et un retour de la circulation normale des personnes et des biens. À ce stade, la rue congolaise rappelle surtout une chose : la paix ne peut plus rester un mot de communiqué. Elle doit redevenir une expérience quotidienne.