À Bangui, parler d’avenir reste un acte concret
À Bangui, les jeunes ne manquent ni d’idées ni d’énergie. Ce qui leur manque souvent, ce sont des espaces sûrs pour les formuler, les confronter et les transformer en projets utiles. Dans une République centrafricaine où plus de 73 % de la population a moins de 35 ans, chaque rencontre qui relie formation, confiance en soi et leadership touche un vrai enjeu national.
C’est dans ce contexte que la 5e édition d’une causerie éducative portée à Bangui par l’association JEFLUMA s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis plusieurs années, des associations, des écoles, des ONG et des partenaires comme l’UNICEF ou l’UNFPA multiplient les actions de sensibilisation, d’orientation et d’encadrement de la jeunesse centrafricaine. Le thème annoncé cette année, centré sur le leadership, la remise en cause des stéréotypes et l’innovation, rejoint des priorités déjà identifiées dans les cadres nationaux sur la jeunesse, la paix et l’éducation.
Une initiative locale, dans un pays où la question jeunesse est structurante
En République centrafricaine, la jeunesse n’est pas seulement une catégorie sociale. C’est aussi le cœur du débat sur la stabilité, l’emploi et l’avenir des villes comme des provinces. Les données disponibles montrent qu’une part importante des jeunes est hors de l’école, du travail ou d’une formation qualifiante, ce qui rend décisifs les espaces de mentorat et d’orientation. La Banque mondiale estimait déjà qu’environ 660 000 jeunes, soit près de 60 % de cette tranche d’âge, n’étaient pas scolarisés, tandis que l’UNFPA rappelle que la jeunesse représente un levier fondamental pour la paix et la stabilité.
Dans ce paysage, Bangui occupe une place particulière. Capitale politique, administrative et économique, elle concentre les opportunités, mais aussi les frustrations. Les quartiers centraux disposent davantage d’initiatives éducatives et associatives que les zones périphériques ou les provinces, où l’accès aux réseaux de formation reste plus fragile. Le rapport annuel 2024 de l’UNFPA en RCA souligne d’ailleurs que les cadres et opportunités d’engagement politique sont plus accessibles à Bangui qu’ailleurs, et parfois inexistants en province.
La causerie éducative, un format simple pour un besoin réel
Le format de la causerie éducative a un mérite: il parle aux jeunes sans les prendre de haut. On y échange avec des leaders, des formateurs, des entrepreneurs, des responsables associatifs ou politiques. On y travaille l’estime de soi, la prise de parole, la discipline, l’orientation scolaire et professionnelle. En Centrafrique, ce type de rendez-vous a déjà servi à traiter de sujets aussi divers que la désinformation, la non-violence, l’hygiène menstruelle ou l’autonomisation des filles.
La 5e édition organisée à Bangui s’inscrit dans cette continuité. Les organisateurs veulent aider des filles et des garçons âgés de 15 à 30 ans à se projeter dans un avenir professionnel et civique. Même sans prétendre remplacer l’école, ces rencontres comblent un vide précieux: elles donnent des repères, des modèles et un langage commun pour parler d’ambition, de responsabilité et de leadership. C’est aussi une manière de rappeler que les jeunes Centrafricains ne sont pas seulement des bénéficiaires de politiques publiques, mais des acteurs capables d’en porter une partie.
La question du genre reste au centre. Le thème choisi par JEFLUMA insiste sur le démantèlement des stéréotypes. Ce n’est pas un slogan décoratif. Dans un pays où les filles rencontrent encore plus d’obstacles que les garçons pour rester à l’école, accéder à l’information ou se projeter dans des métiers d’encadrement, parler de leadership féminin revient à agir sur un verrou social concret. Les actions soutenues par l’UNICEF en RCA montrent d’ailleurs que l’accès à l’éducation des adolescentes reste lié à la sécurité, aux moyens de transport, à la protection et à l’environnement familial.
Ce que l’événement dit de la RCA d’aujourd’hui
Cette initiative raconte une chose simple: en Centrafrique, la reconstruction passe aussi par la parole donnée aux jeunes. Les crises successives ont laissé des traces profondes, mais elles n’ont pas empêché l’émergence d’une société civile active, de réseaux de jeunes, de clubs scolaires et d’associations qui travaillent sur la citoyenneté, la paix, l’entrepreneuriat ou les compétences de vie. L’Agenda Jeunesse–Paix–Sécurité, validé à Bangui en 2025, a confirmé cette orientation en plaçant la jeunesse au centre des stratégies nationales de stabilité.
Le pays appartient à la CEMAC, l’espace économique d’Afrique centrale. Cela compte, car les trajectoires des jeunes centrafricains ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Les aspirations à l’emploi, à la mobilité, à la formation et à l’entrepreneuriat se jouent aussi dans la circulation régionale des compétences et des opportunités. Quand Bangui investit dans le leadership des jeunes, la ville ne prépare pas seulement un public pour ses propres institutions. Elle alimente aussi le vivier humain d’une sous-région où la démographie est jeune et où la demande de compétences augmente plus vite que les emplois formels.
La portée continentale est là. Partout en Afrique, les gouvernements, les ONG et les organisations régionales cherchent comment passer du discours sur la jeunesse à des mécanismes concrets d’accompagnement. La RCA rappelle qu’un pays n’a pas besoin d’un grand dispositif pour commencer: un cadre d’échange, des intervenants crédibles, un thème clair et des jeunes qu’on écoute vraiment peuvent déjà produire un effet. Reste l’étape décisive: transformer ces causeries en passerelles durables vers l’école, la formation professionnelle, l’engagement civique et l’emploi.