Quand Avignon parle du monde, l’Afrique n’est jamais loin

À Avignon, une saison peut sembler se regarder elle-même. Pourtant, derrière la langue coréenne mise à l’honneur cette année, le 80e Festival d’Avignon fait apparaître un autre axe de lecture : celui des circulations africaines, des diasporas et des héritages coloniaux. L’affiche ne proclame pas ce thème. Elle le construit, par couches, dans les récits, les corps et les formes.

Le festival se tient du 4 au 25 juillet 2026 sous la direction de Tiago Rodrigues. Le coréen y est la langue invitée, après l’anglais, l’espagnol et l’arabe. Mais à parcourir la programmation, on voit vite émerger un autre fil : l’Égypte, le Burkina Faso, l’Algérie, la République démocratique du Congo, le Sénégal, le Burundi, sans oublier les artistes afrodescendants de la diaspora. Ce n’est pas une présence décorative. C’est un ensemble de propositions qui parlent mémoire, ville, guerre, inégalités et pouvoir.

Les scènes africaines disent l’intime, l’histoire et la ville

L’un des marqueurs les plus nets vient d’Égypte. Dans Salma, Mon Amour, Ahmed El Attar suit une famille cairote aisée dont l’équilibre se fissure après le 7 octobre 2023, dans un contexte régional bouleversé. La pièce se joue en arabe et en anglais, surtitrée en français, anglais et arabe. Le cadre est domestique, mais l’effet est politique : le festival montre comment un événement géopolitique recompose les liens familiaux, les affaires et les silences d’une société qui se croyait à distance du chaos.

Le Burkina Faso est aussi présent dans une forme qui assume la pensée autant que le plateau. Avec L’Intraitable Beauté du monde, Étienne Minoungou met en dialogue Édouard Glissant et Sony Labou Tansi dans un dispositif entre conférence et stand-up, accompagné du musicien burkinabè Simon Winsé. Minoungou n’arrive pas en simple interprète de textes africains. Il s’inscrit dans une tradition de théâtre panafricain, nourrie par Récréâtrales à Ouagadougou, où la création devient aussi un espace de débat sur la décolonisation des imaginaires.

À Paris, en région parisienne, mais avec l’Algérie en arrière-plan, Bâtir de Salim Djaferi relie les grands ensembles construits dans l’Algérie des années 1950 aux cités de Seine-Saint-Denis. L’enquête part d’images vues aux Rencontres d’Arles en 2019, puis remonte vers une question sensible : la manière de bâtir les villes françaises prolonge-t-elle, en partie, une logique héritée du colonialisme ? Le spectacle ne donne pas une réponse simple. Il croise archives publiques, paroles d’habitants et récits intimes, ce qui lui donne une force documentaire réelle.

Le théâtre francophone du Sud, un contre-récit discret mais dense

Le cycle de lectures Ça va, ça va le monde ! prolonge ce mouvement. Depuis 2013, ce rendez-vous de RFI donne voix à des écritures francophones qui parlent guerre, colonialisme, corruption ou patriarcat. À Avignon, la sélection 2026 fait entendre des auteurs et autrices liés à l’Algérie, à la République démocratique du Congo, au Togo, au Sénégal, au Burundi et à Haïti. Le dispositif est simple. L’enjeu, lui, est considérable : offrir une scène à des textes rarement visibles dans les grands circuits européens du théâtre.

Parmi ces textes, Clipping d’Israël Nzila, auteur vivant à Lubumbashi, a reçu le prix RFI Théâtre 2025. La décennie noire de Yacine Benyacoub revient sur l’Algérie des années 1990, entre terreur, censure et mémoire disputée. Les dieux tambourinent, Dof ! Perdre l’esprit, Reste et Quel dernier grand conflit pour assouvir la haine entre les humains complètent ce panorama. Ensemble, ces lectures dessinent une cartographie politique du français, langue de création mais aussi langue de tension, de circulation et de reprise de parole.

Le cas de la République démocratique du Congo est révélateur. Lubumbashi n’est pas seulement un point sur la carte. C’est un centre urbain et culturel majeur du Katanga, d’où émergent des écritures qui circulent désormais jusqu’à Avignon. Dans le même mouvement, le Sénégal, le Togo et le Burundi apparaissent comme des foyers de dramaturgies contemporaines, portées par des auteurs qui parlent de leurs sociétés sans les réduire à l’actualité la plus brutale.

Ce que révèle cette programmation sur le continent et ses réseaux

La présence africaine au Festival d’Avignon ne tient pas à un mot d’ordre. Elle naît d’un rapport de force culturel plus ancien : qui peut voyager, qui peut être programmé, qui peut être entendu dans une institution européenne de premier plan. Sur ce terrain, les conditions matérielles comptent autant que les œuvres elles-mêmes. Le festival lui-même le montre avec le Village du Off, les dispositifs d’accueil de jeunes professionnels et les mécanismes d’aide à la circulation internationale. Les visas, les coûts de déplacement et l’accès aux réseaux restent des filtres puissants pour les créateurs africains.

La portée continentale est claire. Quand un artiste burkinabè, une autrice de la diaspora, un metteur en scène égyptien ou un auteur congolais trouvent place dans un des grands rendez-vous européens du spectacle vivant, ce n’est pas seulement une question de visibilité. C’est une reconnaissance des scènes africaines comme lieux de pensée, d’esthétique et de méthode. Le festival d’Avignon 2026 le confirme sans le clamer : les débats sur la ville, la mémoire, l’autoritarisme, les frontières et les imaginaires circulent désormais d’Ouagadougou à Paris, de Lubumbashi à Marseille, du Caire à Avignon.

Reste une échéance à surveiller : la suite de la Saison Méditerranée 2026, qui se déploie jusqu’au 31 octobre, et la diffusion des lectures du cycle RFI à partir de la fin du mois de juillet. Ces rendez-vous diront si la visibilité donnée à ces artistes en juillet à Avignon se prolonge dans les réseaux de production, de traduction et de tournée. C’est là que se mesure, au fond, la différence entre une vitrine et un véritable espace de circulation.