Une usine côtière, un marché sous tension
À Arzew, dans l’Ouest algérien, un projet industriel peut peser bien au-delà des quais d’Oran. Quand les engrais se raréfient ou deviennent plus chers, la sécurité alimentaire, les marges des agriculteurs et les recettes d’exportation se retrouvent, elles aussi, sous pression. L’Algérie veut précisément transformer cette contrainte en avantage industriel.
Le dossier s’inscrit dans une trajectoire nationale claire : l’Algérie cherche à réduire le poids des hydrocarbures dans ses ventes à l’étranger sans rompre avec son savoir-faire gazier, qui reste l’un des socles de son industrie chimique. Dans le même temps, le pays veut consolider ses débouchés en Afrique du Nord et au-delà, dans un espace maghrébin où l’Union du Maghreb arabe demeure peu intégrée, mais où les chaînes d’approvisionnement restent très sensibles aux chocs extérieurs.
Ce que prévoit l’accord signé à Arzew
Lundi 23 août 2026, les autorités algériennes ont annoncé un accord avec le groupe omanais Suhail Bahwan Holding pour lancer l’extension de l’usine de la société algéro-omanaise des engrais, l’AOA, à Arzew. Le projet prévoit l’ajout d’une nouvelle ligne d’ammoniac et d’urée, avec un objectif affiché d’augmentation de 50 % de la capacité totale du site.
Le site n’est pas un nouvel arrivant. Il fonctionne depuis décembre 2017 et avait été construit pour 2,6 milliards de dollars dans le cadre d’une coentreprise entre Sonatrach, à 49 %, et Suhail Bahwan Holding, à 51 %. Selon les informations disponibles, l’usine produit de l’ammoniac et de l’urée granulée, dont plus de 90 % partent à l’export vers l’Europe, les Amériques et l’Asie.
Le ministre algérien de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, a promis de lever les obstacles susceptibles de ralentir les travaux. L’accord intervient après près d’un an de consultations techniques et commerciales, mais ni le montant de l’investissement ni le calendrier d’exécution n’ont été rendus publics à ce stade.
Pourquoi le moment est favorable
Le timing compte. Depuis les perturbations du détroit d’Ormuz et la montée des tensions au Moyen-Orient, les marchés mondiaux des engrais ont connu un durcissement net. La Banque mondiale indique que son indice des prix des engrais a progressé de plus de 12 % au premier trimestre 2026 et qu’il pourrait encore augmenter de plus de 30 % sur l’ensemble de l’année. Pour l’urée, les hausses ont été particulièrement marquées.
Dans ce contexte, les pays producteurs situés hors des zones de tension cherchent à sécuriser des contrats et à prolonger leurs chaînes de valeur. L’Algérie dispose ici d’un atout simple : du gaz naturel, une industrie déjà installée à Arzew et une proximité logistique avec les marchés méditerranéens. Ce n’est pas une révolution, mais une position stratégique qui se renforce quand le marché mondial se tend.
Les chiffres récents confirment cette dynamique. L’Algérie a exporté 245 000 tonnes d’urée vers l’Inde au premier trimestre de l’exercice 2026-2027, ce qui la place au troisième rang des fournisseurs de ce marché, derrière l’Égypte et devant le Nigeria, selon les données du ministère indien du Commerce. Sur les sept premiers mois de 2025, les exportations algériennes d’engrais et de produits chimiques ont atteint 1,5 milliard de dollars, en hausse de 9 % sur un an, d’après une communication relayée par la radio publique algérienne.
Ce que cela change pour l’économie algérienne
Pour Alger, l’enjeu dépasse la seule usine d’Arzew. Le pays cherche depuis plusieurs années à élargir sa base exportatrice. La Banque mondiale rappelle que les exportations hors hydrocarbures ont atteint 5,1 milliards de dollars en 2023, un niveau encore modeste au regard du poids des revenus pétro-gaziers, mais en nette progression par rapport aux années précédentes. Les engrais font déjà partie des premiers postes de cette diversification.
Les douanes algériennes ont évalué les exportations d’engrais à 1,25 milliard de dollars et 3,53 millions de tonnes en 2023. À elles seules, ces données montrent qu’Arzew n’est pas un simple site industriel : c’est une pièce maîtresse de la stratégie de montée en gamme des exportations algériennes, dans un pays où l’industrie chimique peut encore capter davantage de valeur ajoutée que les seules ventes de matières premières.
Pour les ménages et les agriculteurs, en revanche, le bénéfice n’est pas automatique. Si les prix mondiaux montent, les producteurs exportateurs gagnent en revenus. Mais les acheteurs locaux et les importateurs de fertilisants peuvent subir une facture plus lourde. L’équation est classique : plus le marché extérieur est porteur, plus l’arbitrage entre devises gagnées et coûts intérieurs devient sensible.
Une portée qui dépasse l’Algérie
Le projet d’Arzew résonne à l’échelle africaine. Le continent reste exposé aux fluctuations des engrais, alors que de nombreux pays importent encore une part importante de leurs intrants agricoles. Chaque nouvelle capacité de production en Afrique du Nord compte donc pour les marchés du Sahel, de la Méditerranée et, plus largement, pour les flux Sud-Sud.
Il dit aussi quelque chose de la place de l’Algérie dans la transition industrielle africaine. Le pays cherche à aller au-delà de l’image d’économie de rente. Il mise sur des secteurs où il dispose d’un avantage comparatif réel : énergie, chimie, engrais, matériaux. La coopération avec Oman montre, de son côté, qu’une coentreprise arabo-africaine peut encore produire des résultats concrets quand elle s’appuie sur des actifs industriels déjà amortis, des débouchés existants et une demande mondiale tendue.
La suite dépendra désormais de l’exécution. Les autorités n’ont pas publié de calendrier détaillé, mais l’élargissement de l’usine AOA sera observé de près par les acheteurs d’engrais, par les exportateurs algériens et par les acteurs régionaux qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Dans un marché mondial encore instable, Arzew peut devenir un test grandeur nature de la capacité algérienne à convertir une base industrielle existante en levier durable de puissance commerciale.