Une visite utile, mais jamais totalement déconnectée du Sahara occidental
À Alger, une visite de travail ne se lit jamais seulement à travers les contrats signés ou les communiqués publiés. Dans le cas de l’Algérie et de l’Espagne, un autre dossier s’invite toujours dans la pièce : le Sahara occidental, territoire non autonome inscrit à l’agenda des Nations unies depuis 1963 et toujours au cœur d’un contentieux régional non résolu.
Le déplacement de Pedro Sánchez à Alger, lundi 20 juillet 2026, s’inscrit dans ce décor délicat. L’Espagne cherche à consolider un rapprochement économique avec l’Algérie, surtout sur l’énergie. Alger, de son côté, veut des signes politiques clairs, sans renoncer à sa ligne sur le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Entre les deux, la diplomatie avance par ajustements, jamais par effacement du désaccord.
Ce contexte dépasse la seule relation bilatérale. En Afrique du Nord, l’équilibre entre Alger, Rabat et Madrid influence les flux énergétiques, les échanges commerciaux, les positions européennes et, plus largement, la lecture africaine de la décolonisation inachevée au Sahara occidental. La question reste aussi suivie de près par l’Union africaine, où le dossier sahraoui demeure un sujet politique sensible.
Ce que Madrid a réparé, et ce que le fond du dossier empêche d’effacer
La crise ouverte en 2022 avait été déclenchée par le soutien espagnol au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. À Alger, ce virage avait été perçu comme un abandon du cadre onusien fondé sur l’autodétermination. La riposte algérienne avait été rapide : suspension du traité d’amitié, gel d’une partie des échanges et refroidissement diplomatique durable.
Le réchauffement est réel, mais il reste prudent. Au printemps 2026, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, avait déjà effectué un déplacement à Alger pour remettre la relation sur rails. La visite de Pedro Sánchez, elle, a donné une portée politique plus forte à cette normalisation. Les deux capitales ont aussi évoqué une réunion de haut niveau annoncée pour octobre 2026, la première depuis huit ans, signe que les deux gouvernements veulent institutionaliser le retour au dialogue.
Le facteur qui change le plus l’équation est énergétique. L’Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz naturel de l’Espagne au début de 2026, après avoir déjà occupé cette place en 2025 selon Madrid. Le gazoduc Medgaz, qui relie Beni Saf à Almería, reste l’axe central de cette dépendance réciproque. L’Espagne a besoin de stabilité d’approvisionnement. L’Algérie, elle, dispose d’un levier politique que la crise de 2022 avait temporairement brouillé, mais jamais supprimé.
Les chiffres rappellent l’ampleur du choc passé. En 2022, la rupture diplomatique avait pesé lourd sur le commerce bilatéral. Les exportations espagnoles vers l’Algérie avaient chuté après le gel des relations, avant d’entrer dans une phase de rétablissement progressif. La réparation n’a toutefois pas effacé le différend de fond. Elle l’a simplement relégué derrière l’urgence économique et énergétique.
Pour Alger, le sujet reste politique avant d’être commercial. Le pouvoir algérien continue de défendre un règlement conforme aux Nations unies, dans un cadre où la MINURSO, la mission onusienne déployée depuis 1991, est censée accompagner un processus de sortie de crise qui n’a jamais abouti. Pour Madrid, l’enjeu consiste à préserver l’accès au gaz algérien et la relation méditerranéenne, tout en maintenant son alignement avec Rabat sur le plan d’autonomie marocain.
Une question sahraouie qui revient aussi par le droit, la mémoire et la géopolitique
Le dossier ne se limite pas à la diplomatie et à l’énergie. À la rentrée parlementaire espagnole, une proposition de loi doit encore être examinée pour faciliter l’octroi de la nationalité espagnole aux personnes nées au Sahara occidental pendant la période coloniale, sous certaines conditions de date et de preuve. Le débat est technique, mais sa portée est politique. Il touche à la mémoire coloniale espagnole, à la reconnaissance des Sahraouis et à la lecture juridique du retrait de 1976.
Le territoire lui-même reste au centre d’un contentieux ancien. Le Sahara occidental, situé au nord-ouest du continent africain et bordé par le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et l’Atlantique, couvre environ 266 000 km². Les Nations unies le classent toujours parmi les territoires non autonomes. Cette formulation, lourde de sens, rappelle qu’il ne s’agit pas d’une simple querelle frontalière, mais d’un dossier de décolonisation non résolu.
Dans ce cadre, la visite de Pedro Sánchez à Alger a une portée qui dépasse la photographie officielle. Elle montre qu’une relation peut se normaliser sans que le désaccord principal disparaisse. Elle montre aussi que l’Algérie conserve, face à l’Espagne comme face au Maroc, une capacité d’influence nourrie par son poids gazier, sa position régionale et sa lecture constante du dossier sahraoui.
La suite dépendra de plusieurs échéances. L’automne dira si la réunion de haut niveau annoncée entre l’Espagne et l’Algérie se tient comme prévu. À plus long terme, la prochaine inflexion viendra peut-être d’ONU, d’un débat parlementaire espagnol ou d’un nouvel ajustement entre Madrid, Alger et Rabat. En Afrique du Nord, c’est souvent ainsi que les équilibres se déplacent : par petites décisions, mais avec de grandes conséquences.