Une fête ancienne, au milieu d’un présent incertain
À Addis-Abeba, l’Ashenda a gardé ses couleurs, ses chants et ses pas de danse. Mais cette année, pour de nombreuses Tigréennes réunies dans la capitale éthiopienne, la célébration a porté autre chose qu’un simple moment de joie : une forme de nostalgie, et une inquiétude très concrète pour leur région d’origine, le Tigré. La fête des jeunes filles et des femmes, très ancrée dans le nord de l’Éthiopie, reste un marqueur d’identité autant qu’un espace de mémoire collective.
Cette dimension compte d’autant plus que le Tigré reste traversé par des tensions sécuritaires récurrentes. La région sort à peine de la guerre de 2020-2022, conclue par l’accord de Pretoria signé le 2 novembre 2022 sous médiation de l’Union africaine. Depuis, la paix tient, mais elle demeure fragile, dans un pays où les lignes de fracture politiques, militaires et territoriales n’ont pas disparu. L’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, suit d’ailleurs de près les dynamiques de sécurité en Éthiopie et dans son voisinage immédiat.
Des frappes qui ravivent le souvenir de la guerre
Le déclencheur des nouvelles inquiétudes est venu de Mekele, capitale du Tigré, où des frappes de drone ont été rapportées cette semaine. Selon un responsable de l’hôpital spécialisé Ayder, au moins 13 personnes ont été blessées, parmi elles des enfants et des femmes. Des informations de presse et de sources locales ont également signalé une deuxième frappe dans la zone, près de l’université de Mekele, sans bilan détaillé communiqué dans l’immédiat.
Les autorités tigréennes ont, de leur côté, accusé le pouvoir fédéral d’être à l’origine d’une autre attaque par drone dans les jours précédents. Addis-Abeba n’a pas commenté immédiatement ces accusations. Dans le même temps, plusieurs médias ont évoqué des mouvements militaires de part et d’autre des frontières de la région, alimentant la crainte d’un nouvel embrasement. Les faits restent disputés, mais le climat, lui, s’est nettement alourdi.
Ce type d’épisode touche d’abord les civils. Il ravive aussi une mémoire encore vive. La guerre de 2020-2022 a laissé derrière elle des centaines de milliers de morts selon des estimations souvent reprises par les médias internationaux, des déplacements massifs et des services publics fortement dégradés. Aujourd’hui encore, près d’un million de personnes restent déplacées dans la région, selon les éléments rapportés par la presse internationale et les acteurs humanitaires.
Le Tigré, entre reconstruction inachevée et rapport de force politique
La situation actuelle ne se limite pas à un face-à-face militaire. Elle s’inscrit dans une lutte plus large autour du contrôle du territoire, de la légitimité politique et du calendrier institutionnel éthiopien. L’élection générale du 1er juin 2026, observée par l’IGAD, n’a pas été organisée au Tigré pour des raisons de sécurité. C’est un signal fort : le retour à une normalité électorale reste incomplet dans une partie du pays où la confiance entre Addis-Abeba et les autorités régionales demeure fragile.
Pour la population, les enjeux sont immédiats. À Mekele, une nouvelle montée des tensions signifie souvent hausse des prix, mobilité réduite, réseaux de santé sous pression et nouvelles inquiétudes pour les déplacés qui n’ont pas encore pu rentrer chez eux. Pour les autorités, le risque est politique : toute frappe, tout affrontement localisé, peut être lu comme une remise en cause de l’accord de Pretoria. Et dans une région déjà éprouvée, la moindre escalade suffit à rouvrir des traumatismes collectifs que la paix formelle n’a pas entièrement refermés.
L’Ashenda illustre précisément cette tension. La fête est, depuis longtemps, un moment de transmission et de fierté culturelle dans le nord de l’Éthiopie. Elle est aussi un espace où les femmes occupent le devant de la scène, ce qui explique sa force symbolique dans une société marquée par les séquelles de la guerre et par la recomposition sociale de l’après-conflit. À Addis-Abeba, sa célébration par des Tigréennes rappelle qu’une identité régionale peut survivre à la violence sans se réduire à elle.
Ce que cette séquence dit de l’Éthiopie et de la Corne de l’Afrique
Pour l’Éthiopie, l’enjeu dépasse le seul Tigré. Le pays reste un pivot de la Corne de l’Afrique, une zone où les crises se répondent de part et d’autre des frontières. L’IGAD, dont le siège est à Addis-Abeba, a multiplié ces derniers mois les démarches diplomatiques sur les conflits régionaux, notamment autour du Soudan. Cela rappelle que la stabilité éthiopienne reste une question régionale, pas seulement nationale.
Dans ce contexte, la priorité n’est pas seulement d’éviter une reprise totale de la guerre. Il faut aussi empêcher l’installation d’une conflictualité chronique, faite de frappes ponctuelles, de soupçons permanents et de zones grises sécuritaires. C’est souvent dans ces interstices que les économies locales s’effondrent, que les familles se dispersent et que les institutions perdent leur autorité. Le Tigré, lui, reste un test : celui de la capacité de l’État éthiopien et des autorités régionales à faire durer une paix qui, pour l’instant, reste sous surveillance.