À Koumassi, une opération de déguerpissement devenue affaire d’État

À Abidjan, les démolitions ne sont plus seulement une question d’urbanisme. Elles touchent désormais à la chaîne de décision, à la responsabilité publique et à la confiance entre l’État et les habitants. Dans le quartier de Koumassi Campement, la destruction de maisons et de commerces, le 3 juin 2026, a laissé des centaines de familles sans toit, avec des effets visibles encore des mois plus tard dans des écoles et des sites d’accueil provisoires.

Le dossier prend une portée particulière parce qu’il se déroule dans la capitale économique ivoirienne, à Yamoussoukro étant la capitale politique, dans une zone où la pression foncière est forte et où les opérations de réorganisation urbaine sont devenues récurrentes. Dans le district autonome d’Abidjan, les autorités affirment vouloir lutter contre les occupations anarchiques et les risques liés aux zones basses, notamment en bordure de lagune. Mais à Koumassi, la méthode, l’ampleur des démolitions et le fondement juridique de l’opération ont aussitôt nourri la controverse.

Ce que dit l’enquête, trois mois après les bulldozers

Mercredi 16 septembre 2026, le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan, Oumar Braman Koné, a fait le point sur l’enquête ouverte le 10 juin. Selon le parquet, quinze autres personnes ont été entendues depuis l’ouverture du dossier, et plusieurs responsabilités présumées ont émergé au fil des auditions. Parmi les personnes citées figure le ministre-gouverneur du district autonome d’Abidjan, Ibrahima Cissé Bacongo, entendu le 24 juin 2026.

Le procureur indique que M. Bacongo a expliqué que l’opération s’inscrivait dans le cadre du plan ORSEC, le dispositif national de prévention et de gestion des catastrophes. Dans sa version, il s’agissait de libérer des emprises et de démolir des installations irrégulières. Le parquet dit toutefois avoir relevé l’existence de plusieurs parcelles disposant d’actes de propriété, ce qui relance la question du tri entre occupation précaire, droits fonciers reconnus et simple présence dans une zone jugée à risque.

Le même dossier examine aussi le rôle de la police le jour des démolitions. Le procureur affirme que c’est le district d’Abidjan qui a requis les forces de l’ordre. Reste à déterminer si ce dispositif visait bien Koumassi Campement au sens précis des instructions données. Les investigations se poursuivent sur ce point, ce qui montre que l’enjeu n’est pas seulement l’exécution d’une opération, mais aussi sa qualification administrative et sécuritaire.

Autre volet sensible : celui de Jacques Alloui Brou, actuellement en détention. Le parquet conteste la version selon laquelle une décision de justice aurait autorisé une démolition générale. D’après les précisions livrées par le procureur, le texte invoqué ne permettait pas de raser les constructions, mais seulement le déguerpissement de cinq habitations. Ce point est central, car il oppose une lecture étroite du titre judiciaire à une interprétation beaucoup plus large, qui a servi de base à l’opération sur le terrain.

L’enquête s’intéresse enfin à un député de Gouméré/Tabagne, présenté par le parquet comme un acteur présumé de la coordination et du financement. Le procureur a demandé une saisine du bureau de l’Assemblée nationale afin d’obtenir l’autorisation de poursuites, une procédure classique lorsque l’élu bénéficie d’une protection liée à son mandat. Cette étape donne une dimension institutionnelle au dossier et montre que l’affaire dépasse le seul périmètre d’un contentieux de voisinage.

Entre urgence urbaine, droits fonciers et conséquences sociales

À Koumassi, la question de fond reste celle du logement. Le district autonome d’Abidjan justifie depuis plusieurs mois des opérations de réorganisation urbaine dans plusieurs zones jugées sensibles, dont Koumassi Campement. Les autorités présentent ces actions comme une réponse aux inondations, à l’insalubrité et à l’occupation de zones à risques. Mais la séquence a aussi révélé l’autre face de la politique de déguerpissement : des familles déplacées en pleine saison des pluies, des enfants déscolarisés temporairement, et des ménages qui ont dû se réinstaller dans des écoles ou dans des espaces d’accueil improvisés.

Le gouvernement a rapidement mis en place une assistance. Le 28 juin 2026, la ministre de la Cohésion nationale, Myss Belmonde Dogo, a annoncé un dispositif d’aide au profit de 400 ménages déguerpis, tandis que d’autres structures publiques et associatives ont apporté vivres, soutien social et accompagnement ponctuel. Ces gestes ont amorti le choc immédiat, sans régler le fond : la sécurisation durable du foncier, la relocalisation et la prévention des expulsions brutales.

Le cas de Koumassi met aussi en lumière un problème plus large dans les grandes villes ouest-africaines : la coexistence entre croissance urbaine rapide, absence de réserves foncières suffisantes et faible lisibilité des titres. Dans l’agglomération d’Abidjan, comme dans d’autres métropoles de la CEDEAO, les gouvernements sont poussés à arbitrer entre sécurité, assainissement, logement et stabilité sociale. Quand l’arbitrage est opaque, la démolition devient un instrument de puissance publique difficilement accepté par les populations concernées.

Sur le plan politique, l’affaire est délicate. Ibrahima Cissé Bacongo n’est pas un acteur périphérique. Ancien maire de Koumassi, il connaît le terrain et ses équilibres. Son audition place donc au centre du débat la responsabilité de ceux qui pilotent la ville au nom de l’État. Pour les riverains, la question n’est pas seulement de savoir qui a ordonné. Elle est aussi de comprendre pourquoi des parcelles munies d’actes ont été frappées, et pourquoi la mise en œuvre a été plus rapide que les garanties de relogement.

Une affaire locale, mais un signal régional

À l’échelle ivoirienne, ce dossier teste la capacité des institutions à traiter une crise urbaine sans brouiller la ligne entre police administrative et respect des droits. À l’échelle ouest-africaine, il rappelle que les métropoles en forte croissance ne peuvent plus gérer l’habitat précaire par la seule force du bulldozer. La CEDEAO, souvent associée aux crises politiques, est aussi concernée indirectement par ces tensions urbaines, car elles pèsent sur la mobilité, l’emploi informel et la cohésion sociale dans les capitales régionales.

Le prochain tournant sera judiciaire et institutionnel. Le parquet dit disposer d’éléments sérieux contre au moins un député, et l’Assemblée nationale pourrait être saisie pour autoriser d’éventuelles poursuites. En parallèle, les investigations doivent encore clarifier le fondement exact des démolitions, la chaîne des ordres, et le sort des droits fonciers invoqués par certains occupants. Dans cette affaire, la réponse de la justice dira beaucoup de la manière dont l’État ivoirien entend concilier réorganisation d’Abidjan et sécurité juridique des habitants.