Relier deux côtes à la nage n’efface ni le temps ni les épreuves. Mais pour Salima Bouayad Agha, Algérienne de cœur et ancienne nageuse de l’équipe nationale, la traversée de la Manche porte une idée simple : l’âge ne ferme pas le champ des possibles.
À 67 ans, elle a nagé de Douvres à Sangatte en près de quinze heures. Elle a dédié ce défi à sa mère, morte de la maladie de Parkinson, et l’a associé au soutien des personnes malades et de leurs proches aidants.
Une traversée façonnée par les courants et l’attente
Le samedi 3 octobre 2026, Salima Bouayad Agha s’est élancée de Douvres, en Angleterre, peu avant 4 heures du matin. Elle a atteint Sangatte, dans le Pas-de-Calais, vers 19 heures, selon des comptes rendus publiés après l’arrivée. Elle a nagé sans palmes ni combinaison pendant environ 14 heures 35.
Le parcours ne se résume pas à la distance séparant les deux rives. Les courants peuvent déporter les nageurs et prolonger l’effort. La Channel Swimming Association, organisme qui observe et authentifie des traversées, rappelle que les conditions de mer et les marées pèsent sur la préparation. La tentative de Bouayad Agha, initialement envisagée en septembre, a été reportée à plusieurs reprises en raison de la météo.
La nageuse avait expliqué avant le départ s’entraîner depuis deux ans, plusieurs fois par semaine. Elle dit avoir été préparée physiquement et mentalement, mais le vent et les vagues se sont révélés plus importants que prévu. Pour ne pas se laisser décourager par la côte encore lointaine, elle a choisi de ne pas regarder devant elle. La pensée de sa mère et le sens donné au défi l’ont aidée à tenir.
Son récit rejoint les éléments rapportés après l’arrivée par plusieurs médias, notamment le média régional Alouette. Le temps annoncé est de 14 heures 35. Le parcours a aussi été présenté comme une performance remarquable pour une nageuse française de 67 ans.
De l’équipe algérienne à une vie entre deux pays
Née en France, Salima Bouayad Agha a grandi en Algérie. Elle a rejoint l’équipe nationale de natation à l’adolescence et participé à des compétitions internationales, dont les Jeux méditerranéens de 1975 et les Jeux africains de 1978. Elle garde de ces années le souvenir d’amitiés, d’engagement et d’une ouverture sur des milieux qu’elle aurait autrement peu connus.
Ce parcours sportif s’inscrit dans une histoire plus large : l’Algérie indépendante a investi dans les rencontres sportives continentales, et Alger a accueilli les Jeux africains en 1978. Pour Bouayad Agha, le sport a été à la fois une école de discipline et une porte vers le monde. Son expérience rappelle aussi que les trajectoires de sportives algériennes s’écrivent dans la durée, bien au-delà d’une médaille ou d’une sélection.
Elle a quitté l’Algérie en 1991, pendant les premières années de la décennie de violences communément appelée « décennie noire ». Après un passage par Paris, elle a poursuivi une carrière universitaire en économie. Docteure en 1993, elle a été nommée maître de conférences au Mans la même année, avant de s’y installer avec sa famille en 2000. Son lien avec l’Algérie reste fort, mais elle parle de son pays d’enfance avec retenue : n’y vivant plus, elle ne veut pas s’attribuer une parole qu’elle estime ne pas lui revenir pleinement.
Vieillir sans réduire le sport à la performance
La traversée a été dédiée à sa mère et réalisée au profit de France Parkinson. L’association agit pour la recherche et l’accompagnement des personnes touchées par la maladie, ainsi que de leurs proches. Ces derniers assurent souvent une part importante du soutien quotidien. Bouayad Agha souhaite leur rendre visible cette présence et leur engagement.
Son message sur l’âge ne consiste pas à demander à chacun de reproduire un exploit. Elle insiste plutôt sur la possibilité de rester actif, en adaptant l’effort à son corps et à sa situation. Marcher, jardiner ou reprendre une activité physique peut avoir du sens sans viser un record. C’est une approche du vieillissement qui valorise l’autonomie, mais qui ne confond pas non plus volonté individuelle et absence de limites.
Ce point compte particulièrement pour les femmes dans le sport. Bouayad Agha se dit prête à contribuer au développement de la pratique féminine en Algérie, sans prétendre que son expérience suffit à définir les besoins du pays. Elle souhaite surtout rappeler que l’âge ne constitue pas, à lui seul, une raison d’abandonner l’activité physique. À Alger comme dans les autres régions, l’accès aux équipements, aux clubs et à l’encadrement reste déterminant pour transformer cette idée en pratique accessible.
Un écho maghrébin, au-delà de la performance
La portée de cette histoire dépasse les deux rives de la Manche. Elle relie une trajectoire personnelle à des questions partagées par les sociétés du Maghreb et du continent : la place des femmes dans le sport, la transmission entre générations et le soutien aux aidants. La région dispose d’un cadre commun, l’Union du Maghreb arabe (UMA), qui rassemble l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie. Cette organisation régionale donne un contexte aux liens entre pays voisins, même si le parcours de Bouayad Agha relève d’abord d’une initiative individuelle.
Son histoire raconte aussi une circulation entre l’Algérie et la France sans réduire l’une à l’autre. Elle a construit une carrière universitaire en France, tout en gardant ses souvenirs et ses attaches algériennes. Cette double expérience nourrit une parole prudente, attentive aux réalités locales et ouverte aux contributions de la diaspora.
La traversée est terminée, mais les enjeux qu’elle met en lumière restent concrets : l’accompagnement des personnes atteintes de Parkinson, la reconnaissance des aidants et la place accordée au sport à chaque âge. Bouayad Agha ne présente pas son parcours comme une recette. Elle en tire une conviction personnelle : on peut rester acteur de son vieillissement et continuer à rêver.