À Mogadiscio, le désaccord sur la durée du mandat présidentiel a quitté les seules salles du Parlement et des tribunaux. Il touche désormais à une question concrète : quelle institution peut imposer une issue lorsque la présidence, la justice et l’opposition ne reconnaissent pas la même règle du jeu ?
Une échéance électorale devenue conflit institutionnel
La Somalie est une république fédérale. Le pouvoir central doit composer avec les États membres fédérés, dont le Puntland et le Jubaland, ainsi qu’avec un système politique longtemps organisé selon une formule de représentation clanique. Le remplacer par des élections directes est un objectif important, mais il exige un accord sur les règles, le calendrier et les responsabilités de chaque institution.
La crise dépasse donc le seul mandat du président Hassan Sheikh Mohamud. Elle porte aussi sur la manière de réviser la Constitution provisoire, le rôle du Parlement fédéral et la place des autorités régionales. Dans une fédération où les relations entre Mogadiscio et certains États membres sont déjà tendues, une réforme contestée peut fragiliser l’ensemble du compromis politique.
Le précédent de 2021 pèse également dans les esprits. Une précédente prolongation de mandat, sous le président Mohamed Abdullahi Mohamed, avait provoqué une crise politique et des affrontements armés dans la capitale. Cette mémoire explique la crainte exprimée par des habitants, sans pour autant rendre inévitables de nouvelles violences.
La Cour suprême conteste la prolongation
Le 5 novembre 2026, la Cour suprême a jugé illégale la prolongation d’un an du mandat de Hassan Sheikh Mohamud. Selon plusieurs comptes rendus concordants, elle a estimé que les amendements constitutionnels adoptés en mars ne pouvaient pas s’appliquer rétroactivement au mandat en cours. Celui-ci avait pris fin en mai, selon la décision rapportée par la presse.
La Cour a demandé aux responsables politiques de s’entendre sur un cadre électoral sous 30 jours et a fixé un délai de 90 jours pour organiser des élections. Ce calendrier entre en conflit avec celui annoncé par la commission électorale, qui prévoyait des scrutins parlementaires en avril 2027 et présidentiel en mai 2027.
La décision intervient au lendemain du limogeage du président de la Cour, Bashe Yusuf Ahmed, annoncé par la présidence. L’opposition affirme que des troupes ont été déployées autour du tribunal et que le magistrat aurait été visé par une tentative d’arrestation. Ces allégations n’ont pas été confirmées de façon indépendante dans les informations disponibles. Elles doivent donc rester attribuées, et non être présentées comme un fait établi.
Le 6 novembre, le bureau du procureur général a contesté la validité juridique de la décision de la Cour suprême, selon le média somalien Goobjoog. Cette réaction ajoute un nouvel épisode au bras de fer : la question n’est plus seulement de savoir ce que la Cour a décidé, mais aussi si ses décisions seront reconnues et appliquées par les autres institutions.
Dans la capitale, des avis opposés et une inquiétude commune
Des habitants interrogés à Mogadiscio défendent des lectures différentes de la crise. Abdullahi Hassan Sheikh estime que la décision de la Cour doit être respectée au nom de l’État de droit. Osman Mohamed Osman partage cette position et appelle le président à éviter une escalade pouvant conduire à une nouvelle confrontation interne.
Mohamed Farah Ahmed juge au contraire la décision erronée. Il fait valoir que le président de la Cour était en fonction lorsque la nouvelle Constitution a été approuvée. Ces déclarations rendent compte de points de vue exprimés dans la capitale ; elles ne constituent pas, à elles seules, une mesure de l’opinion somalienne dans son ensemble.
Le désaccord sur les réformes électorales s’est déjà traduit par des tensions. Des parlementaires et des responsables de l’opposition ont boycotté le vote constitutionnel de mars, certains affirmant avoir été empêchés d’y participer. En juin, des factions rivales se sont affrontées à Mogadiscio. Les comptes rendus consultés ne permettent pas d’établir ici un bilan humain consolidé.
Pour les habitants de la capitale, l’instabilité politique peut perturber les déplacements, les activités commerciales et les services publics. Dans les régions, l’enjeu est aussi celui du partage du pouvoir entre le gouvernement fédéral et les autorités locales. Les acteurs politiques négocient les règles électorales ; la population, elle, en subit les conséquences lorsque la rivalité se déplace dans la rue.
Une crise politique sur fond de pression sécuritaire
Le conflit institutionnel se déroule alors que le gouvernement somalien poursuit sa lutte contre Al-Shabaab, groupe armé affilié à Al-Qaïda qui mène une insurrection de longue durée. Les forces somaliennes sont appuyées par la mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie, l’AUSSOM. Une crise politique prolongée peut compliquer la coordination entre le pouvoir fédéral, les États membres et les forces engagées dans la sécurité.
La dimension régionale est immédiate. L’IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, rassemble plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et a appelé par le passé au dialogue et à la retenue lors de tensions en Somalie. L’Union africaine et les Nations unies suivent également les évolutions politiques et sécuritaires du pays.
Ces appuis extérieurs traversent eux-mêmes une période de changement. La mission politique des Nations unies en Somalie a achevé son mandat à la fin d’octobre 2026. L’Ouganda, principal contributeur de troupes de la mission africaine, a annoncé le retrait de ses soldats d’ici à la fin de 2027. La transition des responsabilités vers les institutions somaliennes intervient donc au moment où le pouvoir central doit démontrer qu’il peut gérer à la fois la sécurité et un désaccord politique aigu.
La portée panafricaine de cette séquence tient à un enjeu bien connu : comment faire respecter les limites constitutionnelles du pouvoir tout en préservant une transition politique négociée ? La réponse ne dépendra pas seulement du texte de la décision judiciaire. Elle dépendra aussi de son application, d’un accord entre le gouvernement fédéral et les autorités régionales, et de la capacité des partis à s’entendre sur des élections jugées crédibles.
Les prochaines échéances sont rapprochées. Le délai de 30 jours fixé par la Cour pour s’accorder sur un dispositif électoral et celui de 90 jours pour organiser les élections mettent la pression sur les responsables politiques. Mais le procureur général ayant contesté l’autorité de la décision, son calendrier reste au cœur du conflit. À Mogadiscio, l’incertitude porte désormais autant sur les urnes que sur l’autorité qui pourra en fixer les règles.