Pour l’Éthiopie, la rivalité avec l’Érythrée dépasse les postes diplomatiques fermés : elle touche à la sécurité du nord du pays et à une question économique centrale, l’accès aux ports de la mer Rouge. Dans ce climat, Pékin annonce une série de déplacements diplomatiques dans la région. Leur portée dépendra de la capacité des voisins à accepter un dialogue, alors que les accusations réciproques restent vives.

Une crise bilatérale au cœur d’un équilibre fragile

Le différend se joue sur plusieurs fronts. La reprise des combats dans le Tigré a fragilisé l’accord de Pretoria de novembre 2022, conclu entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré avec la médiation de l’Union africaine. Le 23 septembre 2026, la Commission de l’UA a appelé à la retenue et à la désescalade.

Les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont ensuite rompues. Le 1er octobre, l’Éthiopie a annoncé la fermeture de son ambassade en Érythrée et ordonné à dix diplomates érythréens de quitter le pays. Asmara a répondu en mettant fin aux relations diplomatiques. L’Éthiopie accuse son voisin d’appuyer des groupes armés ; l’Érythrée rejette ces accusations et présente les ambitions maritimes éthiopiennes comme une menace. Ces versions restent celles des gouvernements concernés.

La question de la mer nourrit cette tension. Depuis l’indépendance de l’Érythrée, en 1993, l’Éthiopie est enclavée. Djibouti est devenu son principal débouché maritime : l’agence éthiopienne ENA indique que plus de 90 % de son commerce extérieur transite par ses ports. La recherche d’un accès diversifié est un enjeu stratégique pour Addis-Abeba, mais elle se heurte à la souveraineté des États côtiers et à la crainte d’une escalade.

Ce que Pékin annonce — et ce qui reste à démontrer

Le ministère chinois des Affaires étrangères a précisé le 2 novembre le calendrier de sa diplomatie régionale. Liu Xianfa, représentant spécial du gouvernement chinois pour les affaires africaines, doit se rendre en Éthiopie, à Djibouti et en Égypte au début ou au milieu du mois. Hu Changchun, envoyé spécial du ministère pour la Corne de l’Afrique, doit visiter l’Érythrée au début novembre.

Pékin présente ces déplacements comme une « diplomatie itinérante », destinée à encourager les pourparlers, à réduire les tensions et à contribuer à la stabilité régionale. La Chine n’a toutefois pas détaillé publiquement les propositions qui seront soumises aux gouvernements ni les modalités d’une éventuelle médiation. L’annonce confirme donc une initiative diplomatique, pas l’ouverture de négociations ni un accord entre les deux voisins.

Le contexte immédiat est chargé. Les combats dans le Tigré opposent de nouveau les forces fédérales et des combattants liés au TPLF, tandis que les tensions avec l’Érythrée font craindre un élargissement du conflit. L’UA rappelle que l’accord de Pretoria reste le cadre de référence pour la paix en Éthiopie. Mais les discussions entre les autorités fédérales et les acteurs tigréens ne règlent pas automatiquement le contentieux entre Addis-Abeba et Asmara.

Ports, échanges et présence stratégique

La tournée concerne des pays qui comptent dans les équilibres de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique. L’Éthiopie cherche à sécuriser ses échanges et ses approvisionnements. Djibouti tire une part importante de son rôle régional des services portuaires et logistiques fournis à son grand voisin. Pour les entreprises et les ménages éthiopiens, toute perturbation du corridor peut se répercuter sur les importations, les coûts de transport et la disponibilité des marchandises.

La Chine a aussi des intérêts directs dans cette géographie. Elle dispose d’une base militaire à Djibouti et entretient des relations économiques avec plusieurs pays de la région. La mer Rouge relie les routes commerciales de l’Asie à celles de l’Europe ; la stabilité des passages maritimes compte donc pour les échanges chinois. En investissant le terrain diplomatique, Pékin peut défendre ses intérêts tout en cherchant à se présenter comme un interlocuteur capable de dialoguer avec plusieurs capitales.

Cette double dimension appelle à distinguer l’objectif affiché de la médiation et les intérêts qui l’accompagnent. Une présence économique ou militaire ne garantit pas qu’un émissaire soit accepté comme médiateur par toutes les parties. La confiance, l’accès aux décideurs et la volonté politique des gouvernements seront déterminants. Les autorités éthiopiennes et érythréennes conservent, en dernier ressort, la responsabilité de leurs choix.

Une médiation parmi d’autres, dans une région sous tension

Le cadre régional est lui-même fragilisé. L’Éthiopie est membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), l’organisation d’Afrique de l’Est chargée notamment de la coopération et de la prévention des crises. L’Érythrée s’en est retirée en décembre 2025, ce qui limite les possibilités de dialogue au sein de cette enceinte. L’Union africaine demeure un acteur central, notamment en raison de son rôle dans l’accord de Pretoria.

La tournée chinoise ne remplace donc ni les mécanismes africains ni les discussions directes entre les pays concernés. Elle s’inscrit aussi dans une séquence plus large : le même porte-parole chinois a annoncé des déplacements distincts au Moyen-Orient, notamment en Iran, à Oman et en Arabie saoudite. Pékin multiplie ainsi les canaux diplomatiques dans des zones où les routes commerciales et les rivalités de sécurité se croisent.

Pour l’instant, les éléments à surveiller sont concrets : la tenue effective des visites, les rencontres obtenues à Addis-Abeba et Asmara, et l’existence éventuelle d’un canal de communication entre les deux capitales. Une désescalade durable supposerait aussi de traiter séparément, mais sans les isoler, les combats au Tigré, les accusations transfrontalières et le débat sur l’accès éthiopien à la mer. Les annonces de Pékin ouvrent une fenêtre diplomatique ; elles ne suffisent pas, à elles seules, à la transformer en règlement politique.