Protéger les enfants sur Internet suppose de savoir quels appareils ils utilisent. Mais en Ouganda, une déclaration obligatoire de leurs cartes SIM soulève aussi une question de fond : comment renforcer leur sécurité sans transformer la collecte de données en risque supplémentaire pour leur vie privée ?

Une proposition, pas encore une obligation

Le 5 novembre 2026, Nyombi Thembo, directeur exécutif de la Commission ougandaise des communications (UCC), a évoqué la possibilité d’obliger les parents à déclarer les numéros de cartes SIM utilisés par leurs enfants. Il s’exprimait lors du lancement du Testbed Hackathon, à Kampala. Selon ses explications, les opérateurs pourraient ainsi identifier les appareils utilisés par des mineurs et leur appliquer des protections ciblées.

À ce stade, il s’agit d’une piste réglementaire annoncée par le régulateur, et non d’une règle déjà entrée en vigueur. Les informations publiques disponibles ne précisent pas encore quelles données seraient conservées, qui pourrait les consulter, combien de temps elles seraient stockées, ni comment les familles pourraient contester une erreur. Ces garanties seront déterminantes : un dispositif pensé pour protéger les mineurs ne devrait pas exposer leurs données ni celles de leurs proches.

La proposition s’inscrit dans un débat plus large sur la sécurité numérique en Ouganda. L’UCC a réuni le 15 octobre des pouvoirs publics, des opérateurs, des écoles et des organisations de la société civile. Les échanges ont porté sur le filtrage des contenus préjudiciables, les outils de contrôle parental, la lutte contre les messages indésirables et l’éducation à la sécurité en ligne. Les participants ont aussi évoqué le renforcement de Sauti, la ligne d’assistance destinée aux enfants.

Des risques connus, des signalements rares

Le régulateur a également lancé une campagne nationale de sensibilisation dans un établissement scolaire de Kampala, le 7 octobre. Elle vise à aider les élèves à repérer les risques, à protéger leurs informations personnelles et à signaler les abus. Une enquête menée auprès de plus de 5 700 élèves de Kololo Secondary School donne une mesure de l’enjeu, sans représenter à elle seule tous les enfants du pays.

Selon les résultats présentés par l’UCC, 88,5 % des élèves interrogés avaient rencontré au moins un risque en ligne, notamment du cyberharcèlement, des discours haineux ou de la désinformation. Par ailleurs, 70,1 % avaient vu des messages, images ou vidéos à caractère sexuel. Parmi ceux qui avaient vécu une situation préjudiciable, 74,2 % déclaraient n’en avoir parlé à personne, pas même à leurs parents. Des médias ougandais ont rapporté ces mêmes chiffres après leur présentation par la Commission.

Ces données décrivent l’expérience d’élèves d’un établissement de la capitale. Elles ne doivent pas être confondues avec une enquête nationale. Les usages et les moyens de protection varient selon l’âge, le lieu de résidence, l’accès aux appareils et la capacité des familles à accompagner les enfants. Les ménages urbains peuvent avoir un accès plus régulier aux outils numériques ; dans les zones moins bien desservies, l’accès à l’information et aux services de signalement peut être plus difficile.

Un examen de l’Ouganda par le Comité des droits de l’enfant des Nations unies, en septembre 2026, a aussi abordé les dispositifs de protection. La délégation ougandaise a évoqué un plan d’action contre l’exploitation et les abus sexuels visant les enfants, ainsi qu’une ligne téléphonique ayant reçu 2 300 appels. Ce chiffre concerne les appels reçus par cette ligne : il ne constitue pas, à lui seul, un décompte des abus commis en ligne. Le Comité a notamment interrogé les autorités sur la mise en œuvre et les moyens consacrés aux services de protection.

Protéger sans exclure ni surveiller à l’aveugle

Le recensement des cartes SIM pourrait aider les opérateurs à proposer des paramètres adaptés aux mineurs. Mais son efficacité dépendra de règles concrètes : consentement et information des familles, sécurité des données, accès limité aux fichiers, contrôle indépendant et procédure de recours. Sans ces garanties, une base centralisée pourrait être utilisée au-delà de son objectif initial ou pénaliser des familles qui ne peuvent pas facilement déclarer chaque appareil.

La protection ne repose pas uniquement sur les opérateurs. Les parents et les enseignants ont besoin de conseils accessibles, tandis que les enfants doivent pouvoir signaler un problème sans craindre d’être punis ou privés automatiquement d’Internet. Le silence relevé dans l’enquête de Kampala souligne l’importance de services d’écoute capables de répondre rapidement, avec des professionnels formés et des moyens suffisants.

Cette approche doit aussi tenir compte du rôle d’Internet dans l’apprentissage et les échanges. Une mesure trop générale pourrait restreindre l’accès des jeunes à des ressources utiles, notamment là où les outils numériques complètent l’offre scolaire. L’enjeu pour les autorités ougandaises est donc de faire porter la réponse sur les risques et les pratiques des services, plutôt que de traiter l’accès des enfants au numérique comme un problème en soi.

Un enjeu qui dépasse les frontières ougandaises

L’Ouganda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs pays de la région autour d’une coopération économique et politique. Les services numériques et les plateformes ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Les autorités ougandaises devront donc articuler leurs règles avec les échanges régionaux, tout en gardant la responsabilité de protéger les enfants sur leur territoire.

Les prochaines étapes à surveiller sont la publication éventuelle d’un texte précisant la déclaration des SIM, les protections techniques promises par les opérateurs et les moyens accordés à l’assistance aux enfants. La question centrale ne sera pas seulement de savoir combien de numéros les parents devront déclarer. Il faudra aussi vérifier qui protège les données recueillies, comment les enfants pourront obtenir de l’aide et si les dispositifs annoncés réduisent effectivement les abus.