À Dandora, les bouteilles récupérées avant d’être enfouies ou brûlées ont une valeur immédiate. Mais celles et ceux qui les trient travaillent au contact d’objets coupants, de fumées et de déchets dont la composition est parfois inconnue. À Nairobi, le recyclage repose ainsi en partie sur une main-d’œuvre peu protégée, tandis qu’une large part du plastique échappe encore à la valorisation.
Une décharge au cœur du système urbain
Dandora se trouve dans l’est de Nairobi, capitale du Kenya. Des estimations publiées par des sources différentes évoquent plus de 2 000 tonnes de déchets acheminées chaque jour vers le site. Le chiffre varie selon les périodes et les périmètres retenus, mais il donne la mesure de la pression exercée par les rejets d’une grande agglomération.
La décharge ne résume pas à elle seule la gestion des déchets de la ville. Des collecteurs privés, des organisations communautaires, des entreprises et des récupérateurs informels interviennent à différentes étapes. Les matières ayant un débouché commercial sont triées puis revendues. D’autres restent sans filière accessible et peuvent finir enfouies, abandonnées ou brûlées.
Des travaux menés sur Dandora ont documenté les risques professionnels associés au tri des déchets, tandis que des enquêtes de terrain décrivent le rôle économique des récupérateurs. L’accès à des équipements de protection, à des soins et à des revenus réguliers reste un enjeu concret. Les données disponibles ne permettent toutefois pas d’attribuer un bilan sanitaire précis à l’ensemble des personnes qui fréquentent le site.
Le tri récupère de la valeur, mais expose les travailleurs
Sur le terrain, les récupérateurs cherchent des bouteilles et d’autres objets revendables. Le prix dépend du matériau, de son état et de la demande des acheteurs. Cette activité alimente une partie du recyclage, mais les travailleurs ne bénéficient pas nécessairement des protections et de la stabilité associées à un emploi formel.
Verre brisé, aiguilles, métaux rouillés et fumées de combustion figurent parmi les dangers signalés autour des décharges à ciel ouvert. Les risques ne sont pas uniformes : ils dépendent des tâches, du temps passé sur le site, de l’équipement disponible et de la proximité des habitations. Les personnes qui vivent ou travaillent près de Dandora peuvent aussi être exposées aux nuisances, sans tirer directement de revenu de la récupération.
Les récupérateurs contribuent pourtant à détourner des matériaux de l’enfouissement et à fournir des matières premières aux entreprises de recyclage. Leur travail se situe souvent en amont d’une chaîne de valeur plus visible. Sans reconnaissance, lieux de tri sûrs et rémunération plus prévisible, cette contribution reste fragile. Formaliser le secteur ne devrait donc pas signifier écarter les travailleurs déjà présents, mais leur donner une place dans l’organisation et les décisions.
Des objectifs nationaux à traduire dans les quartiers
Les chiffres sur le plastique doivent être lus avec prudence. Une fiche de l’agence américaine USAID estime que 7 % du plastique produit au Kenya est recyclé. Le Kenya Plastics Pact, qui rassemble des acteurs publics, privés et associatifs, affiche pour sa part une estimation actuelle de 8 %. Ces valeurs proches ne décrivent pas nécessairement la même période ou la même méthode ; elles indiquent néanmoins que la majorité du plastique n’est pas recyclée.
Le Kenya a adopté une loi sur la gestion durable des déchets en 2022. Des règles d’application publiées en 2024 instaurent notamment la responsabilité élargie des producteurs : les fabricants et importateurs doivent contribuer à la gestion des produits après leur utilisation. L’autorité environnementale nationale, NEMA, supervise ce dispositif.
La règle déplace une partie de la responsabilité vers les entreprises qui mettent les emballages sur le marché. Son effet dépendra toutefois de son application : financement réellement mobilisé, contrôle des obligations, capacités de collecte et débouchés pour les matières récupérées. Pour les habitants des quartiers moins bien desservis, une politique qui privilégie seulement les zones commerciales ou les déchets de forte valeur pourrait laisser persister les dépôts sauvages et les risques sanitaires.
La prévention compte également. Réduire les emballages difficiles à recycler, encourager le réemploi et améliorer le tri à la source peuvent limiter le volume qui arrive à Dandora. Mais ces changements ne peuvent reposer uniquement sur les ménages. Ils supposent des services de collecte fiables, des infrastructures adaptées et des responsabilités clairement partagées entre comté, entreprises et producteurs.
Un enjeu qui dépasse Nairobi
La question concerne aussi les autres villes kényanes, confrontées à la croissance des volumes de déchets et à des capacités de traitement inégales. À l’échelle de l’Afrique de l’Est, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) offre un cadre de coopération régionale ; elle ne remplace pas les politiques municipales, mais les échanges sur les normes, les emballages et les filières peuvent éviter que les problèmes ne se déplacent d’un marché à l’autre.
Le Kenya s’est forgé une place dans les débats internationaux sur la pollution plastique, notamment en accueillant à Nairobi le siège du Programme des Nations unies pour l’environnement. Cette visibilité ne suffit pas à mesurer les progrès. Pour Dandora, les indicateurs les plus parlants seront la part de déchets collectée et traitée sans brûlage, l’accès des récupérateurs à la protection et aux soins, ainsi que la transparence sur les financements prévus par la responsabilité des producteurs.
La transition vers une économie plus circulaire se jouera donc autant dans les textes que dans les conditions de travail et les infrastructures locales. À Nairobi, reconnaître les récupérateurs comme des acteurs du service public de gestion des déchets pourrait renforcer les filières existantes, à condition d’associer cette reconnaissance à des garanties concrètes. Le défi est de réduire les déchets à la source sans rendre invisibles ceux qui en récupèrent déjà la valeur.