Pour une entreprise, un crédit accordé trop tard peut ne plus servir à rien. C’est le décalage entre les procédures financières et le rythme de l’activité que Sidi Ould Tah a placé au cœur des débats de l’Africa Financial Summit (AFIS), ouvert le 3 novembre 2026 à Luanda, en Angola.

Le président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) défend une meilleure coordination entre les institutions financières du continent. L’enjeu dépasse les banques : il concerne les entreprises qui cherchent à investir, les agriculteurs qui doivent vendre leur production et les États qui veulent développer une offre locale.

Des institutions solides, mais un financement à mieux orienter

Luanda a accueilli l’AFIS les 3 et 4 novembre. Le sommet réunit responsables publics, banques, investisseurs et acteurs du secteur privé autour d’une question concrète : comment transformer les ressources financières disponibles en investissements productifs ? Le gouvernement angolais, hôte de la rencontre, a lui aussi insisté sur la qualité et l’efficacité des systèmes financiers.

Le ministre d’État angolais chargé de la Coordination économique, José de Lima Massano, a présenté les institutions financières comme des leviers de mobilisation du capital et de transformation économique. Il a appelé à renforcer leur capacité à réunir des ressources et à mieux les articuler avec les systèmes financiers nationaux. Cette orientation met en lumière un enjeu partagé par les décideurs : la présence d’institutions et de capitaux ne garantit pas, à elle seule, que les entreprises puissent obtenir les financements dont elles ont besoin.

La BAD estime à 400 milliards de dollars par an le déficit de financement du développement en Afrique. Cette estimation, avancée par l’institution avant le sommet, donne une mesure du défi, mais ne dit pas à elle seule quels projets sont finançables ni comment les fonds doivent être répartis. C’est précisément sur les mécanismes de mobilisation et de déploiement des capitaux que porte la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), un cadre de coordination proposé par la BAD.

Réduire le décalage entre les procédures et l’activité

Dans son discours d’ouverture, Sidi Ould Tah a décrit deux temporalités. Celle des institutions, structurée par les étapes d’instruction, les cycles de suivi et les horizons d’investissement. Et celle des entreprises, qui doivent honorer des commandes, respecter une saison agricole ou retenir leurs salariés. Quand les décisions financières arrivent après ces échéances, l’occasion économique peut disparaître.

Le président de la BAD a appelé les institutions à simplifier leurs procédures, mieux coordonner leurs interventions et adapter leurs instruments aux réalités des entreprises, notamment des petites et moyennes entreprises. Son argument : les coûts d’une coordination insuffisante ne figurent pas toujours dans les comptes d’une banque ou d’un organisme de financement. Ils peuvent pourtant se traduire par des emplois non créés, des débouchés manqués pour les producteurs ou des importations de biens qui auraient pu être fabriqués localement.

La NAFAD vise à rapprocher les institutions nationales, régionales et continentales sans effacer leurs mandats respectifs. L’objectif affiché est celui de la complémentarité : les acteurs pourraient mettre en commun leurs capacités, plutôt que d’intervenir en parallèle ou de laisser certains besoins sans réponse. Cette ambition dépendra toutefois de règles opérationnelles claires. Un cadre de coordination ne raccourcit pas automatiquement les délais et ne garantit pas qu’un financement atteigne les entreprises les plus contraintes.

Ould Tah a également mis en garde contre une lecture trop simple des actifs financiers africains, qui les assimilerait à des liquidités immédiatement mobilisables. Ces ressources ont des propriétaires, des obligations et des horizons différents. Les fonds institutionnels, les banques et les investisseurs de long terme ne peuvent donc pas être traités comme une caisse unique. Mobiliser davantage de capitaux suppose de respecter ces contraintes et de répartir les risques de manière compréhensible pour les partenaires.

Du capital mobilisé aux résultats mesurables

Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale (SFI), a évoqué le travail mené avec des partenaires africains, dont la BAD, Afreximbank et la Banque de développement de l’Afrique australe. Il a aussi indiqué que des discussions portaient sur la mobilisation de ressources de long terme auprès de fonds souverains africains et d’investisseurs institutionnels. L’objectif annoncé est de diriger ces ressources vers des secteurs productifs.

Diop a par ailleurs proposé que chaque pays crée un conseil du secteur privé. Celui-ci pourrait conseiller les gouvernements sur l’application des lois et signaler les domaines où des corrections rapides seraient nécessaires. Cette proposition place la question de l’exécution au centre du débat : une réglementation adoptée ne produit d’effets que si elle est appliquée et si les entreprises peuvent faire remonter les obstacles qu’elles rencontrent.

Pour les petites entreprises, l’accès au financement ne dépend pas uniquement du volume de capital disponible. Les délais, les conditions d’éligibilité et la complexité des démarches comptent aussi. Les entreprises formelles et bien établies ne rencontrent pas les mêmes contraintes que les structures plus petites ou les producteurs éloignés des principaux centres financiers. Une coordination mieux organisée pourrait aider à mieux répartir les interventions, mais son effet devra se vérifier dans les décisions de financement et dans les projets effectivement réalisés.

Le président de la BAD a dit que son institution simplifiait ses procédures afin de rendre plus lisibles les exigences, les responsabilités et les délais de décision. Il a aussi invité les partenaires à évaluer la Banque selon les résultats obtenus, à la fois dans l’exécution des projets et dans la vie des populations. Cette exigence ramène le débat aux indicateurs concrets : délais de traitement, investissements débloqués, projets achevés et effets observables pour les entreprises et les travailleurs.

Une ambition continentale qui reste à éprouver

La question dépasse l’Angola. Dans les économies africaines, les systèmes financiers, les règles nationales et les institutions régionales diffèrent. Une architecture de coordination continentale ne pourra donc fonctionner qu’en tenant compte de ces réalités, ainsi que du rôle des banques et organismes de financement propres à chaque pays et à chaque région.

Le sommet a également remis en discussion le dividende démographique : la perspective que la croissance de la population active soutienne le développement, à condition que l’éducation et l’emploi productif suivent. Ould Tah a averti qu’il ne s’agissait pas d’un acquis automatique. Sans investissements et débouchés suffisants, une population jeune ne se traduit pas mécaniquement par une hausse de la production ou des revenus.

La BAD a consacré une session parallèle à la manière dont la NAFAD pourrait soutenir l’économie réelle, notamment par la mobilisation des capitaux, la préparation des projets et l’accélération de leur mise en œuvre. Reste à voir comment les propositions discutées à Luanda seront traduites en décisions et en mécanismes vérifiables. Pour les entreprises, le test ne sera pas seulement la quantité de ressources annoncée, mais la capacité à obtenir, au bon moment, un financement adapté à leur activité.