Produire davantage ne garantit pas de vendre davantage. C’est le décalage auquel SUCRIVOIRE est confrontée en Côte d’Ivoire : sa campagne 2025-2026 a livré plus de sucre, mais les ventes ont peu progressé et les stocks ont mobilisé une part importante de la trésorerie.

Le groupe a donc choisi de décaler d’une campagne son projet d’extension agricole et industrielle. L’enjeu dépasse ses comptes : le sucre fait partie des filières que l’État ivoirien veut renforcer pour mieux couvrir la consommation nationale et développer la transformation locale.

Une filière stratégique, entre production locale et ventes sous pression

Le marché ivoirien du sucre repose principalement sur deux producteurs, SUCRIVOIRE et SUCAF, qui exploitent chacun deux complexes agro-sucriers. Les importations sont encadrées : leur entrée est interdite, sauf dérogation de l’État pour le sucre destiné à certaines activités industrielles. Cette protection vise notamment à soutenir la production nationale.

La filière a progressé ces dernières années, sans atteindre l’autosuffisance. Selon le portail économique ivoirien, la production locale s’élevait à 212 034 tonnes en 2024, pour un besoin national estimé à 240 000 tonnes. La couverture atteignait alors 88 %. L’État a fixé aux sucriers des objectifs d’augmentation de la production.

SUCRIVOIRE, filiale du groupe SIFCA et société cotée à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), exploite notamment des unités à Zuénoula et Borotou-Koro. La BRVM est le marché boursier commun de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui réunit huit pays de la région.

Des volumes produits plus vite que les débouchés

Dans son rapport semestriel publié le 2 novembre 2026, l’entreprise indique que ses stocks atteignaient 49,27 milliards de FCFA au 30 juin, contre 31,58 milliards un an plus tôt. Cette hausse de 56 % représente 17,69 milliards de FCFA supplémentaires immobilisés. Le rapport ne détaille pas la composition des stocks ni la part déjà prête à être commercialisée.

La campagne sucrière 2025-2026, achevée en juin, a produit 91 626 tonnes, soit 16 % de plus que la campagne précédente. Pourtant, les ventes semestrielles n’ont progressé que de 0,9 %, à 73 252 tonnes. Elles comprennent aussi du sucre importé revendu par l’entreprise : elles ne correspondent donc pas uniquement aux volumes issus de ses propres usines.

Le chiffre d’affaires du premier semestre a reculé de 1,4 %, à environ 42,3 milliards de FCFA. SUCRIVOIRE attribue une partie des difficultés à un ralentissement des commandes et aux promotions de concurrents. La direction signale également la présence de sucre vendu hors des circuits officiels. Cette explication émane de l’entreprise et n’est pas, à elle seule, une mesure indépendante de l’ampleur de ces ventes.

Entre janvier et avril, les ventes auraient diminué de 18 % sur un an, selon les données rapportées par l’entreprise. Des remises consenties à partir de mai ont ensuite contribué à les relancer, mais le prix moyen a baissé de 1,2 %. La société se trouve ainsi devant un arbitrage classique, mais coûteux : écouler plus rapidement sa production peut exiger de réduire ses prix.

Préserver les installations avant d’accroître les capacités

Le report du programme d’extension doit permettre de donner la priorité à la fiabilisation des installations existantes. La direction n’a pas annoncé de nouvelle échéance ferme pour le projet. Elle avait déjà engagé des dépenses d’équipement importantes : les acquisitions d’immobilisations ont atteint 25,16 milliards de FCFA en 2025, contre 18,57 milliards en 2024.

La capacité d’autofinancement reste également sous pression. Les flux de trésorerie liés aux activités opérationnelles sont passés de 18,30 milliards de FCFA en 2024 à 10,38 milliards en 2025, selon les chiffres communiqués dans le dossier. En avril 2025, SUCRIVOIRE a par ailleurs émis un emprunt obligataire convertible de 36 milliards de FCFA pour financer ses investissements. Un emprunt convertible peut être transformé en actions selon les conditions prévues à l’émission.

Le résultat net semestriel reste négatif, à 4,79 milliards de FCFA, mais la perte est moins lourde que les 6,71 milliards enregistrés un an auparavant. Cette amélioration ne suffit pas à effacer la tension sur les liquidités : une entreprise peut réduire ses pertes tout en manquant de trésorerie disponible lorsque sa production reste en stock.

Sur le terrain, le calendrier de récolte dépend aussi de la disponibilité de la main-d’œuvre de coupe. SUCRIVOIRE a signalé que ce manque de travailleurs avait allongé la campagne. Le sujet relie donc les choix financiers du groupe à l’organisation concrète de la production dans ses zones agricoles, même si les chiffres publiés ne permettent pas de mesurer les effets sur l’emploi local.

Un test pour l’ambition de couverture nationale

Le report pose une question de rythme : comment accroître la production sans alimenter davantage les stocks lorsque les débouchés officiels ne suivent pas au même tempo ? Pour SUCRIVOIRE, la réponse immédiate consiste à sécuriser les outils existants et à améliorer l’écoulement. Pour les consommateurs, la disponibilité et le prix du sucre dépendront aussi de l’équilibre entre offre locale, importations autorisées et pratiques de distribution.

La trajectoire de l’entreprise s’inscrit dans une ambition ivoirienne plus large : développer les industries agroalimentaires et réduire la dépendance aux importations. À l’échelle régionale, la BRVM donne aussi une visibilité aux résultats d’un acteur ivoirien auprès des investisseurs de l’UEMOA. Mais le calendrier du projet d’expansion, l’évolution des stocks et la progression des ventes seront déterminants pour juger si la hausse de production peut se traduire durablement en investissements et en approvisionnement local.

À long terme, SUCRIVOIRE maintient l’objectif de porter sa production locale à 140 000 tonnes par an. Aucun nouveau calendrier n’a toutefois été annoncé après le report. La prochaine étape sera donc moins la capacité théorique des usines que la capacité de l’entreprise à vendre sa production, financer l’entretien de ses installations et dégager les moyens nécessaires à l’expansion.

Les données semestrielles et la décision d’investissement sont présentées par l’entreprise dans ses publications à la page des rapports officiels de SUCRIVOIRE à la BRVM. Le contexte national de la filière est documenté par le portail économique de Côte d’Ivoire.