Pour relier Lagos, Abuja et les marchés internationaux, le Nigeria a-t-il besoin d’une compagnie d’État, ou surtout de transporteurs nigérians capables de grandir sans dépendre durablement du Trésor public ? Le débat a repris au Sénat, sur fond d’échec du projet Nigeria Air et de concurrence accrue pour les liaisons aériennes.

Une nouvelle compagnie, mais pas l’ancien projet

Le 3 novembre 2026, les sénateurs ont écarté la relance de Nigeria Air et le retour de l’ancienne compagnie publique Nigeria Airways. Ils ont toutefois demandé au gouvernement fédéral d’examiner la création d’un nouveau transporteur national. La distinction est importante : le Sénat ne renonce pas à l’idée d’un pavillon nigérian, mais refuse de reprendre à l’identique les projets passés.

La discussion a aussi porté sur les liaisons avec la Chine. Les élus ont appelé à renégocier et à appliquer plus efficacement l’accord bilatéral de services aériens entre les deux pays, afin de permettre des vols directs opérés par des compagnies nigérianes. Ils ont également demandé aux autorités d’aborder avec Pékin les visas d’affaires et les créneaux aéroportuaires. Le Sénat a fixé un délai de quatre semaines pour rendre compte de certaines démarches. La couverture des débats du Sénat nigérian et les comptes rendus de médias locaux convergent sur ces orientations.

Ce volet chinois met en lumière une question concrète : disposer d’une compagnie nationale ne suffit pas si elle ne peut obtenir de droits de trafic, de créneaux ou de liaisons rentables. Les accords bilatéraux déterminent en partie quelles compagnies peuvent desservir un marché et à quelles conditions. Leur application compte donc autant que l’annonce d’un nouvel opérateur.

Le précédent Nigeria Air reste un avertissement

Présenté en mai 2023, quelques jours avant la fin du mandat de Muhammadu Buhari, Nigeria Air devait être créé avec Ethiopian Airlines comme partenaire stratégique. Le montage alors annoncé prévoyait 49 % du capital pour la compagnie éthiopienne, 5 % pour l’État fédéral et le reste pour d’autres investisseurs. Mais l’avion aux couleurs de Nigeria Air présenté lors du lancement n’a pas marqué le début d’un service commercial régulier.

Le projet a été contesté par des compagnies nigérianes et des acteurs du secteur, qui ont dénoncé la procédure de sélection et les conditions de leur exclusion. Le 5 août 2024, la Haute Cour fédérale de Lagos a annulé la vente envisagée à Ethiopian Airlines et ordonné l’arrêt du projet. Cette décision judiciaire a donné une portée concrète aux questions de concurrence et de respect des procédures publiques. Channels Television a rendu compte du jugement, également rapporté par Independent Nigeria.

Par ailleurs, l’ancienne ministre de l’Aviation Hadi Sirika fait l’objet de poursuites de la Commission des crimes économiques et financiers, l’EFCC, au sujet de contrats liés au projet. Les accusations relèvent de la procédure judiciaire et ne doivent pas être présentées comme des faits définitivement établis. Elles nourrissent néanmoins les demandes de transparence autour de toute nouvelle initiative.

Un marché important, des opérateurs sous pression

Le Nigeria ne part pas de zéro. Des compagnies privées assurent des liaisons intérieures et certaines desservent aussi des destinations étrangères. Les données de l’Autorité nigériane de l’aviation civile, la NCAA, reprises par des médias du pays, font état de 11,55 millions de passagers sur les vols intérieurs en 2024 et de 4,14 millions sur les liaisons internationales. Sur ces dernières, les transporteurs nigérians ne détenaient qu’une part limitée du trafic.

Ces chiffres décrivent deux réalités différentes. Les déplacements entre les grandes villes soutiennent l’activité des compagnies locales, mais l’accès aux routes internationales reste dominé par des transporteurs étrangers. En 2024, trente compagnies internationales ont assuré des vols à destination ou au départ du Nigeria, selon les données de la NCAA citées par la presse économique nigériane. Les statistiques de trafic et les écarts de capacité montrent que la présence d’un grand marché ne garantit pas aux compagnies locales les avions, les financements ni les fréquences nécessaires pour s’étendre.

Les coûts pèsent aussi sur leur développement : carburant, location d’appareils, pièces détachées et accès aux devises peuvent fragiliser les opérations. Pour les voyageurs, une capacité insuffisante se traduit par un choix restreint, des tarifs sensibles aux coûts et des perturbations possibles. Pour les entreprises, l’enjeu touche les déplacements professionnels, le fret et la régularité des échanges entre les pôles économiques du pays.

La viabilité avant le symbole

Le précédent de Nigeria Airways, dont les activités ont cessé en 2003, rappelle qu’une compagnie publique ne se maintient pas par son seul nom. Une nouvelle structure devrait clarifier qui apporte les capitaux, qui prend les décisions commerciales et comment l’État évite de transformer l’opérateur en instrument de nominations ou de dépenses non soutenables. Le partenariat étranger peut apporter des compétences et des réseaux, mais il exige des règles transparentes sur le contrôle, les responsabilités et le partage des risques.

Le choix n’oppose donc pas simplement propriété publique et privée. Une compagnie à capitaux nigérians peut également jouer le rôle de transporteur de référence, si elle dispose d’une flotte adaptée et d’un accès équitable aux marchés. À l’inverse, un opérateur créé par décret peut échouer si son financement, ses contrats et son autonomie de gestion ne sont pas crédibles.

En Afrique de l’Ouest, où la CEDEAO cherche à approfondir l’intégration économique, la connectivité aérienne facilite les échanges entre capitales et centres d’affaires. Pour le Nigeria, dont la capitale est Abuja et le principal marché aérien s’étend au-delà de ses frontières, les prochaines étapes seront donc décisives : le contenu de l’étude demandée au ministère, le suivi parlementaire et l’évolution des discussions avec la Chine. Le test ne sera pas seulement la création d’un nouvel emblème, mais la capacité d’un opérateur nigérian à assurer des vols réguliers, compétitifs et financés de manière durable.