Quand une entreprise kényane cherche à décrocher un marché public, l’enjeu ne se limite pas au dépôt d’une offre. Il faut aussi repérer les appels, comprendre les règles et suivre la décision. Le Kenya mise désormais sur un guichet numérique unique pour rendre ces étapes plus visibles — et, à terme, plus accessibles.

Une réforme de grande ampleur, encore en déploiement

Les marchés publics pèsent lourd dans les dépenses de l’État. Leur numérisation concerne donc directement la gestion de l’argent public, mais aussi les entreprises qui fournissent les ministères, les administrations et les gouvernements des comtés. À Nairobi, le Trésor national présente le système e-GP comme un outil pour uniformiser les procédures et renforcer le suivi des achats.

Le Kenya s’appuie sur ses institutions nationales pour imposer progressivement le dispositif. En mars 2025, le Trésor a demandé aux entités publiques de migrer vers cette plateforme. L’Autorité de régulation des marchés publics (PPRA), chargée notamment de veiller au respect des règles, a prévu que les informations transmises par le système alimentent aussi le portail public de suivi des marchés. L’objectif affiché : éviter que les administrations travaillent chacune avec des procédures et des données séparées.

La réforme s’inscrit dans une trajectoire plus large de numérisation des services publics. Elle touche toutefois un secteur où la transparence ne dépend pas seulement de la publication d’un appel d’offres. Il faut aussi pouvoir examiner les critères, les attributions, les contrats et leur exécution. C’est à cette échelle que se mesurera l’utilité de la plateforme.

Plus de 4 400 contrats enregistrés

Lancée officiellement le 7 avril 2025, la plateforme électronique e-GP a permis d’attribuer 4 470 contrats, pour une valeur cumulée d’environ 18,3 milliards de shillings kényans, selon le département public chargé des investissements et des actifs. Ces données, arrêtées à juin 2026, ont été rapportées de nouveau le 4 novembre 2026 par des médias kényans à partir d’annonces du Trésor.

Le Trésor faisait également état de 1 546 entités acheteuses inscrites, de 45 000 fournisseurs enregistrés et de plus de 30 000 demandes d’achat traitées. Ces chiffres mesurent l’adoption administrative et les opérations saisies. Ils ne disent pas, à eux seuls, combien d’entreprises ont effectivement soumissionné, combien ont obtenu un contrat, ni si les marchés sont mieux répartis entre les régions et les catégories d’entreprises.

La plateforme est reliée à plusieurs outils publics : IFMIS, le système intégré de gestion des finances, le service d’enregistrement des entreprises, l’Autorité nationale de la construction, le programme AGPO et le portail fiscal i-Tax. Ces connexions doivent faciliter les vérifications administratives et réduire les échanges de documents entre organismes. Mais elles ne remplacent ni l’examen indépendant des attributions ni le contrôle de la qualité des travaux et services livrés.

L’accès des petites entreprises, test décisif

La réforme doit aussi concrétiser les engagements d’inclusion du Kenya. Le programme AGPO réserve au moins 30 % des dépenses de marchés publics aux micro et petites entreprises détenues par des jeunes, des femmes ou des personnes en situation de handicap. Cette règle existe déjà ; sa mise en œuvre dépend cependant de la capacité des entreprises concernées à repérer les appels, à s’inscrire et à répondre aux exigences des acheteurs.

Un portail numérique peut réduire certains obstacles : il rend les avis consultables à distance et permet de suivre une procédure sans se déplacer auprès de plusieurs administrations. En revanche, l’inscription en ligne ne garantit pas une participation équitable. La qualité de la connexion, la maîtrise des outils, le coût de préparation d’une offre et la capacité à fournir les pièces exigées continuent de peser, notamment pour les petites structures éloignées des grands centres urbains.

Le Trésor a annoncé une nouvelle phase, avec l’extension du système aux entités qui ne l’utilisent pas encore et l’ajout de fonctions liées à la gestion des contrats, aux plaintes et aux recours. Ces outils seront importants pour suivre les marchés après leur attribution et permettre aux fournisseurs de contester une procédure. L’enjeu est particulièrement concret pour les administrations locales : l’accès à l’information et l’accompagnement des fournisseurs ne doivent pas se concentrer uniquement à Nairobi.

De la numérisation à la reddition de comptes

Pour les autorités, e-GP doit améliorer la traçabilité et l’efficacité des achats. Pour les contribuables, le résultat se jugera plutôt sur des éléments vérifiables : les contrats sont-ils publiés avec leurs détails ? Les procédures attirent-elles davantage de concurrents ? Les délais et les coûts baissent-ils ? Les marchés réservés par AGPO sont-ils effectivement attribués aux entreprises visées ?

Ces questions s’inscrivent aussi dans la dynamique de l’Afrique de l’Est. Le Kenya est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs pays de la région autour d’objectifs d’intégration économique. Un système national plus lisible peut faciliter la participation des entreprises kényanes aux appels d’offres publics. Mais les règles et plateformes restent nationales : une numérisation réussie au Kenya ne signifie pas, à elle seule, que les marchés sont déjà harmonisés à l’échelle régionale.

La prochaine étape ne sera donc pas seulement technique. Il faudra observer la couverture réelle des entités publiques, la publication des informations sur les contrats et l’accès effectif des petites entreprises aux appels d’offres. Les chiffres d’inscription montrent que la plateforme a pris de l’ampleur. Sa crédibilité dépendra désormais de ce qu’elle permet de vérifier — et de corriger — dans les dépenses publiques kényanes.

Pour en savoir plus, consulter le bilan du système e-GP publié par le département kényan des investissements publics, le compte rendu de People Daily sur les annonces du Trésor, la circulaire de l’Autorité kényane de régulation des marchés publics et les règles officielles du programme AGPO.