À Jamestown, quartier historique d’Accra, les portraits du studio Ever Young racontaient autant des vies individuelles que les changements d’un pays. Des années plus tard, à Londres, James Barnor photographiait d’autres visages noirs, trop rarement représentés dans les magazines britanniques. Son parcours relie ainsi deux scènes et deux moments de transformation.
Le photographe ghanéen de 97 ans recevra le prix « Outstanding Contribution to Photography » lors des Sony World Photography Awards 2027. Cette distinction internationale s’accompagnera d’une présentation de plus de 50 photographies et documents d’archives à Somerset House, à Londres, du 16 avril au 3 mai 2027. La cérémonie est prévue le 15 avril, selon les organisateurs.
Accra, au cœur d’une société en mouvement
Né en 1929, Barnor se forme auprès de son cousin, le portraitiste J. P. D. Dodoo. En 1950, il devient le premier photographe salarié du quotidien Daily Graphic. Il couvre alors les rassemblements politiques, les scènes de rue et les étapes qui conduisent le Ghana à l’indépendance, proclamée le 6 mars 1957.
Ses images prennent place dans une histoire nationale où la photographie accompagne la construction d’une identité publique. Le Ghana devient alors le premier pays d’Afrique subsaharienne à accéder à l’indépendance sous le régime colonial britannique. Barnor photographie notamment les célébrations et le dirigeant Kwame Nkrumah. Le musée MoMA confirme son rôle de photographe du Daily Graphic et la présence de son travail dans les collections du musée.
En 1953, il ouvre Ever Young à Jamestown. Le studio accueille des étudiants, des commerçants, des responsables politiques et des juges. Ces portraits ne sont pas seulement ceux de personnalités. Ils montrent aussi des Ghanéens ordinaires choisissant la manière dont ils souhaitent être vus, au moment où la société change rapidement.
Ce regard ancré dans le quotidien distingue le travail de Barnor. Ses images relient la sphère privée — une pose, une tenue, un portrait de famille — aux transformations de la vie urbaine. À Accra, le studio devient à la fois un lieu de travail et un espace où chacun peut composer son image.
De Londres à Accra, la couleur comme outil de transmission
En 1959, Barnor part au Royaume-Uni pour approfondir sa connaissance de la photographie. Il étudie au Medway College of Art, dans le Kent, puis travaille dans un laboratoire de développement couleur. À Londres, il collabore avec Drum, magazine sud-africain consacré notamment aux cultures noires et connu pour ses reportages anti-apartheid.
Il photographie des mannequins et des artistes noirs dans les rues de la capitale britannique comme en studio. Leurs portraits paraissent dans les pages mode et en couverture de Drum. Ils mettent en avant leur style et leur présence à une époque où les représentations noires restent limitées dans une partie de la presse grand public.
Ce travail ne se réduit pas à une réponse aux stéréotypes. Il documente aussi la vie d’une diaspora africaine installée à Londres et ses propres codes visuels. Les images de Barnor font circuler des représentations entre le Ghana, la Grande-Bretagne et les lecteurs du magazine, notamment en Afrique australe.
Après une formation auprès du fabricant Agfa-Gevaert en Belgique et en Allemagne, Barnor revient au Ghana en 1970. Il y travaille comme représentant de l’entreprise et met en place le premier laboratoire commercial de développement couleur du pays. Cette étape technique élargit les possibilités de production photographique sur place. Elle inscrit également son parcours dans la transmission de savoir-faire, au-delà de la prise de vue.
Une reconnaissance internationale, un héritage ghanéen
L’annonce des Sony World Photography Awards souligne la portée de cette carrière entre Accra et Londres. Mais l’intérêt de l’hommage tient aussi à la place accordée à l’histoire de la photographie ghanéenne. Les institutions internationales qui exposent Barnor — dont le MoMA, le Victoria and Albert Museum et la Tate — contribuent à rendre son œuvre visible auprès de nouveaux publics. Sa reconnaissance ne commence toutefois pas avec ces collections : elle s’enracine dans des décennies de travail au Ghana et auprès de la diaspora.
Cette visibilité peut également nourrir les échanges entre générations de photographes africains. L’exposition londonienne annoncée réunira des œuvres et des documents d’archives couvrant plusieurs périodes de sa carrière. Elle permettra de suivre les circulations entre pays, sans dissocier l’expérimentation artistique du contexte social dans lequel les images ont été produites.
Pour le Ghana, l’enjeu est concret : préserver et transmettre un patrimoine visuel lié à l’indépendance, aux évolutions d’Accra et aux expériences des Ghanéens établis à l’étranger. Une telle mémoire ne se limite pas aux grands événements politiques. Elle comprend aussi les visages, les métiers, les vêtements et les lieux du quotidien.
À l’échelle ouest-africaine, le parcours de Barnor rappelle que l’histoire de la photographie sur le continent s’est construite à travers des initiatives locales, des échanges internationaux et des choix techniques. Son laboratoire couleur au Ghana en est un exemple. Sa carrière invite aussi à considérer les archives africaines comme des sources centrales pour raconter l’histoire sociale de la région, et non comme de simples illustrations.
La distinction sera remise à Londres le 15 avril 2027, avant l’ouverture de l’exposition à Somerset House, le lendemain. Ces dates marqueront un nouvel épisode de reconnaissance publique. Elles ne résument pas l’œuvre de Barnor : elles donnent plutôt une scène internationale à un regard façonné entre Accra, Londres et plusieurs décennies de changements.
Sources de vérification : annonce officielle des Sony World Photography Awards 2027, notice du Museum of Modern Art consacrée à James Barnor, présentation du Victoria and Albert Museum sur son travail et portrait publié par le média ghanéen Graphic Online.