À Tripoli comme à Benghazi, l’unification de l’armée reste une promesse politique autant qu’un défi de sécurité. La présence simultanée à Paris de deux chefs militaires issus des camps rivaux ouvre une nouvelle possibilité de dialogue, mais ne prouve pas encore qu’un accord soit à portée de main.
Un rendez-vous possible, pas encore confirmé
Le lieutenant-général Salah al-Dine al-Namroush, chef d’état-major lié au gouvernement basé à Tripoli, et le lieutenant-général Khaled Haftar, qui représente le commandement militaire de l’est, sont à Paris cette semaine. Ils participent à Euronaval, le salon consacré à la défense navale et à la sécurité maritime, organisé du 3 au 6 novembre 2026 à Paris Nord Villepinte.
Les deux responsables ont été reçus séparément par le général français Fabien Mandon. Des sources militaires libyennes citées par le média libyen Al-Wasat indiquent qu’une discussion entre eux serait envisagée sous médiation française. Elle pourrait porter sur les étapes pratiques de l’unification militaire. Sa date n’a pas été annoncée et la rencontre ne serait ni officielle ni publique. Il faut donc distinguer les entretiens séparés, rapportés à Paris, d’une réunion bilatérale qui reste à confirmer.
Les communications des deux camps présentent leurs visites selon des priorités différentes. Le représentant de Tripoli évoque la coordination de défense entre les deux pays. Le commandement de l’est met en avant l’échange d’expertise et les défis sécuritaires régionaux. Ces formulations décrivent des objectifs déclarés ; elles ne constituent pas la preuve d’un accord sur une chaîne de commandement commune.
Une division enracinée dans les institutions
Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye n’a pas rétabli une autorité politique et militaire unifiée. La division s’est consolidée entre des institutions rivales à l’ouest, autour de Tripoli, et les autorités de l’est, où le commandement de Khalifa Haftar exerce une forte influence. Les équilibres locaux diffèrent aussi : l’ouest reste traversé par plusieurs forces armées, tandis que l’est est davantage structuré autour d’un commandement centralisé.
Cette fracture ne se résume pas à deux états-majors. Elle porte sur la personne qui aurait le dernier mot dans une armée nationale, sur le contrôle des unités et des équipements, et sur l’autorité politique à laquelle les militaires devraient répondre. Unifier les organigrammes sans régler ces questions pourrait produire une institution commune sur le papier, mais séparée dans les faits.
Le Comité militaire conjoint « 5+5 », soutenu par la Mission d’appui des Nations unies en Libye, réunit cinq représentants de chaque camp. Il sert de cadre de dialogue entre les forces de l’ouest et de l’est. En juillet, une réunion à Syrte a rassemblé notamment al-Namroush et Haftar. L’agence de presse libyenne LANA a rapporté que le Conseil présidentiel avait présenté cette rencontre comme une étape du dialogue et de l’unification militaire. Ce précédent confirme l’existence de contacts institutionnels, sans démontrer que les désaccords de fond soient levés.
Du dialogue militaire aux garanties concrètes
Une rencontre à Paris aurait une portée immédiate surtout politique : elle montrerait que les responsables peuvent maintenir un canal de communication hors du territoire libyen. Mais le lieu et l’entremise française ne remplacent pas un mandat libyen partagé. La participation des autorités civiles, du Conseil présidentiel et des mécanismes de l’ONU pèsera sur la légitimité et la mise en œuvre de tout arrangement.
Pour les habitants, les effets d’une unification se mesureraient moins aux déclarations qu’à des changements observables : diminution des affrontements entre forces rivales, coordination aux points de contrôle et sécurité plus prévisible des déplacements. Les conséquences pourraient aussi varier entre la capitale, les villes de l’ouest, l’est et le sud, où les groupes armés et les autorités locales n’ont pas les mêmes rapports de force.
Le processus devra également répondre à une question sensible : comment assurer le contrôle civil de l’armée ? Le Conseil présidentiel a insisté, après la réunion de Syrte, sur l’inscription des arrangements militaires dans le cadre des institutions et de la légalité. Cette exigence rappelle qu’une fusion entre états-majors ne suffit pas si elle laisse sans réponse la responsabilité des forces devant l’État.
Les observateurs relèvent par ailleurs que les exercices conjoints et les rencontres techniques peuvent améliorer la coopération sans intégrer les chaînes de commandement. Le débat porte donc autant sur les règles et les responsabilités que sur la coordination opérationnelle. Toute annonce devra être évaluée à l’aune de décisions vérifiables, et non du seul symbole d’une poignée de main.
Un enjeu qui dépasse la Libye
La stabilité libyenne concerne directement l’Afrique du Nord et ses voisins sahéliens. Les déplacements d’armes et de combattants, les routes commerciales et les enjeux frontaliers rendent la fragmentation des forces importante pour la sécurité régionale. Pour l’Union africaine, qui défend l’intégrité territoriale et le règlement politique des crises, une institution militaire libyenne réunifiée pourrait contribuer à consolider l’État. Elle ne saurait toutefois se substituer à un accord politique inclusif.
La prochaine étape à surveiller est donc précise : la tenue effective de la rencontre annoncée, puis la publication éventuelle de décisions attribuables aux deux parties. En attendant, Paris offre une occasion de dialogue ; aucun élément indépendant ne permet encore de présenter une réunion formelle ou un accord d’unification comme acquis.