Dans le nord du Niger, la sécurité d’une frontière dépend aussi des relations nouées au-delà du Sahara. Le déplacement du Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine à Benghazi ouvre un nouveau canal avec les autorités de l’est libyen, alors que Niamey renforce parallèlement ses liens avec Alger.
Une coopération signée dans une Libye divisée
Le 1er novembre 2026, Ali Mahaman Lamine Zeine a été reçu à Benghazi par Saddam Haftar, vice-commandant des forces de l’est libyen, en présence d’Oussama Hammad, qui dirige le gouvernement installé dans cette partie du pays. La délégation nigérienne comprenait des responsables militaires et politiques, selon l’Agence nigérienne de presse (ANP).
Les deux parties ont signé un protocole de coopération stratégique. Le Premier ministre a annoncé la signature et appelé à poursuivre les consultations et à assurer le suivi des engagements. Niamey et Benghazi n’ont toutefois pas rendu public le texte détaillé ni précisé les mesures qui seront mises en œuvre.
Des médias ont évoqué des projets de coopération sécuritaire, de partage de renseignements et de lutte contre les trafics. Mais ces éléments n’ont pas été confirmés dans les communications officielles consultées. Il serait donc prématuré de présenter ces pistes comme des clauses acquises de l’accord.
Le choix de Benghazi compte autant que le protocole. La Libye reste partagée entre des institutions rivales à l’est et à l’ouest, où siège à Tripoli le gouvernement d’unité nationale. En février 2026, l’ONU relevait que le blocage politique persistait et que des institutions judiciaires parallèles accentuaient les divisions. Un accord conclu avec un camp ne vaut donc pas automatiquement engagement de l’ensemble de l’État libyen.
Une frontière stratégique, difficile à contrôler
La frontière entre le Niger et la Libye s’étend sur environ 340 kilomètres, dans un espace saharien où les distances, les pistes et la faiblesse des infrastructures compliquent les contrôles. Des groupes armés et des réseaux de contrebande y circulent. Pour Niamey, la coopération avec des acteurs établis dans le sud libyen peut offrir un canal de coordination, sans garantir à elle seule une présence durable sur le terrain.
Le précédent de Mahmoud Salah rappelle la dimension politique de ces relations. Le chef du Front patriotique de libération, mouvement rebelle nigérien, avait été arrêté dans le sud libyen en 2025. Des informations publiées en 2026 évoquent sa libération par les forces liées à Haftar, mais les circonstances et la portée de cet épisode restent à attribuer aux sources qui le rapportent. Les échanges entre Niamey et Benghazi s’inscrivent ainsi dans une relation où sécurité frontalière et rivalités armées se croisent.
La visite intervient aussi dans un contexte de rapprochement accéléré avec l’Algérie. Le 31 octobre, un convoi d’environ soixante camions-citernes escortés par des militaires algériens est arrivé à Agadez, selon l’agence régionale Madar, qui rapporte également l’arrivée de soldats nigériens à la frontière. L’ANP a, de son côté, annoncé la réception de 53 camions-citernes algériens le 1er novembre. Ces chiffres ne décrivent pas nécessairement la même étape du convoi, mais confirment l’acheminement de carburant et l’implication logistique algérienne.
Cette séquence ne suffit pas à démontrer que l’accord de Benghazi répond directement au déploiement algérien. Elle montre néanmoins que le Niger cherche plusieurs relais dans son voisinage septentrional, à un moment où la protection des axes, des approvisionnements et des infrastructures énergétiques pèse sur les autorités.
Niamey multiplie les canaux au nord
Depuis le coup d’État de juillet 2023, le pouvoir nigérien a réorienté ses partenariats sécuritaires et politiques. La coopération avec l’Algérie s’est renforcée, tandis que les échanges avec le camp Haftar reprennent une place visible. Ces relations peuvent répondre à des besoins concrets de coordination. Elles exposent aussi Niamey à des équilibres concurrents, car Alger, les autorités de Tripoli et celles de Benghazi n’ont ni les mêmes priorités ni les mêmes intérêts.
La Russie est présente dans ce paysage, avec des liens documentés avec les autorités nigériennes et le camp Haftar. Des analyses antérieures ont décrit le rôle de Benghazi comme plateforme logistique régionale. Cela ne permet pas de conclure que Moscou a négocié le protocole ou servira de médiateur dans ce dossier. Toute affirmation de ce type demanderait des éléments nouveaux et indépendants.
Pour les habitants et les acteurs économiques du nord nigérien, les résultats se mesureront moins aux annonces qu’à leurs effets : circulation plus sûre, accès régulier au carburant, continuité du commerce et réduction des risques sur les routes. Un dispositif concentré sur les postes et les échanges entre forces ne répondrait pas, à lui seul, aux besoins des communautés éloignées des centres administratifs.
Un enjeu qui dépasse les deux capitales
Le dossier concerne aussi l’architecture régionale. Le retrait du Niger de la CEDEAO, effectif depuis le 29 janvier 2025, a modifié ses cadres de coopération ouest-africains, même si l’organisation a maintenu des dispositions transitoires pour les déplacements et les échanges. Niamey s’appuie également sur l’Alliance des États du Sahel avec le Mali et le Burkina Faso. Mais la frontière libyenne engage aussi le Maghreb et les routes reliant le Sahara au Sahel.
La prochaine étape sera de vérifier si le protocole produit des mécanismes publics et opérationnels : réunions de suivi, responsabilités identifiées, coopération consulaire ou coordination frontalière. Il faudra aussi observer si Niamey maintient des échanges avec Tripoli. Pour l’heure, l’accord marque une ouverture diplomatique vers l’est libyen, pas encore la preuve d’une frontière mieux sécurisée.