Former des soldats à des milliers de kilomètres ne suffit pas à rétablir la sécurité en Haïti. Mais pour une armée qui cherche encore à renforcer ses cadres, l’expérience béninoise pourrait ouvrir une voie de coopération concrète, à condition de préciser les moyens et les objectifs.

Une coopération déjà engagée entre Cotonou et Port-au-Prince

Le rapprochement militaire ne part pas de zéro. En janvier 2025, le Bénin et Haïti ont signé un mémorandum d’entente prévoyant une coopération contre la criminalité organisée. Les discussions portent notamment sur la formation, le partage d’expérience et l’assistance en matière de sécurité. La visite actuelle s’inscrit dans ce cadre bilatéral.

Le contexte diffère fortement d’un pays à l’autre. Au Bénin, les forces armées font face à une menace jihadiste dans le nord, près des frontières avec le Burkina Faso et le Niger. En Haïti, les groupes armés contrôlent des axes et des quartiers, particulièrement dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Ces défis ne sont pas interchangeables, mais les deux armées peuvent échanger sur la formation, la discipline, la logistique et la protection des populations.

Le Bénin est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui rassemble des pays de la région autour d’objectifs économiques et politiques. Haïti, dans les Caraïbes, n’en relève pas. Son ancrage régional passe notamment par la CARICOM. Le partenariat envisagé relie donc deux espaces régionaux distincts, sans remplacer les dispositifs propres à chacun.

Des cadres à former, une promesse à préciser

Le 3 novembre 2026, le lieutenant-général Derby Guerrier, commandant en chef des Forces armées d’Haïti, a rencontré à Cotonou le général Fructueux Gbaguidi, chef d’état-major général des Forces armées béninoises. La délégation haïtienne effectue une visite de travail au Bénin, avec des échanges autour des structures militaires et de la formation.

Guerrier a expliqué que son armée manquait de cadres et que former un officier demande du temps. Il a demandé que des établissements militaires béninois accueillent des recrues haïtiennes. Gbaguidi s’est dit prêt à contribuer à la formation, du soldat aux officiers d’état-major. Cette déclaration indique une disponibilité politique et militaire, mais ne précise pas encore le nombre de stagiaires, le calendrier, le financement ni les lieux de formation.

Les Forces armées d’Haïti ont été rétablies en 2017, après leur dissolution en 1995. Elles restent en reconstruction et appuient désormais certaines opérations menées avec la Police nationale d’Haïti. Le rapport du secrétaire général des Nations unies publié en février 2025 souligne ce rôle croissant, dans un environnement où les institutions de sécurité manquent de personnel et de ressources.

La visite a aussi fait émerger une demande plus lourde de conséquences : la participation de soldats béninois à une force internationale en Haïti. Gbaguidi a répondu qu’une telle décision relevait du chef de l’État et qu’il lui transmettrait la requête. À ce stade, aucun déploiement béninois n’est annoncé. La distinction est importante : former des militaires à l’étranger n’équivaut pas à engager des troupes sur un théâtre d’opérations.

La formation ne remplace ni la sécurité ni les institutions

En Haïti, les groupes armés entravent la circulation, menacent les habitants et compliquent l’accès aux services essentiels. La violence touche d’abord les quartiers sous emprise, mais elle pèse aussi sur les déplacements, l’activité économique et l’action des autorités. Les habitants, les commerçants et les travailleurs informels en subissent directement les effets, tandis que les institutions doivent tenter de rétablir une présence durable.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé en septembre 2025 une Force de répression des gangs, appelée à succéder à la Mission multinationale d’appui à la sécurité. Son mandat prévoit des opérations ciblées et un appui aux forces haïtiennes. Cette force internationale ne peut cependant, à elle seule, reconstruire l’armée, renforcer la police et restaurer la confiance publique. Les formations proposées par le Bénin pourraient contribuer à l’effort de long terme, si elles répondent aux besoins définis par les autorités haïtiennes et s’accompagnent de moyens adaptés.

Les autorités haïtiennes ont également évoqué l’enlèvement récent de quatre militaires salvadoriens associés à la force internationale. Des informations rapportées par plusieurs médias font état de leur disparition après une attaque dans la région de Port-au-Prince. Cet épisode illustre les risques encourus par les personnels déployés. Il ne permet pas, à lui seul, de mesurer l’efficacité de la mission ni de conclure qu’un nouveau contingent serait la réponse nécessaire.

Pour le Bénin, la prudence est également concrète. Toute participation à une opération extérieure aurait des implications politiques, logistiques et humaines. Elle devrait être examinée par les autorités compétentes, dans le cadre du mandat international et des capacités disponibles. La demande haïtienne ne constitue donc pas une décision de déploiement.

Un test pour les partenariats Sud-Sud

La visite met en avant une coopération entre États du Sud, fondée sur une histoire partagée et sur des intérêts de sécurité exprimés par les deux parties. Les références à la fraternité entre Haïtiens et Béninois donnent une dimension symbolique aux échanges. Mais cette proximité ne dispense pas d’un accord précis : les programmes, les coûts, les responsabilités et les garanties de suivi devront être clarifiés.

Pour les forces béninoises, l’échange pourrait aussi offrir un cadre de partage d’expérience, sans assimiler la lutte contre les groupes armés dans le nord du Bénin à la crise haïtienne. Pour les militaires haïtiens, l’enjeu est de transformer une promesse de formation en compétences durables, capables de renforcer les institutions nationales plutôt que de dépendre indéfiniment de partenaires extérieurs.

La suite dépendra de décisions encore attendues : la formalisation des formations, leur calendrier, et la réponse politique à la demande de participation à la force internationale. À Porto-Novo comme à Port-au-Prince, le suivi de ces engagements dira si la visite débouche sur une coopération opérationnelle ou demeure principalement un signal diplomatique.